Stéphane Esserbé

Lire Camus… ou céder à la mode…

Albert Camus

Albert Camus

Il est, aujourd’hui, de bon ton d’admirer l’œuvre d’Albert Camus. Le cinquantenaire de sa mort a été célébré en grandes pompes par les médias français. Et si il y a 20 ans encore il était un peu honteux d’avouer aimer son œuvre, il semble aujourd’hui idiot de ne pas l’admirer. C’est qu’il en va de la littérature comme du reste : elle est sujette aux phénomènes de mode. Avec Camus, ce phénomène est criant…

On a en effet beaucoup écrit et dit sur Camus. Son succès jamais démenti en librairie a toujours contraint la critique à ne pas l’oublier. Même si à une époque son œuvre était trop souvent qualifiée de facile. Régulièrement, des publications comme le Magazine Littéraire consacraient un numéro à l’écrivain tout en surfant sur l’actualité, reflétant en cela ce qu’il était raisonnable de penser de l’œuvre de l’écrivain.
Si l’histoire et en particulier les éclats du terrorisme ont contribué à remettre Camus à la lumière, il a fallu attendre très longtemps avant de l’évoquer autrement que par le biais de  L’étranger ou de La peste. Son style en apparence simple, ainsi que la limpidité de sa pensée, ne lui conférant pas aux yeux de beaucoup tout le sérieux d’un Sartre. Longtemps tenu pour « philosophe pour classe terminale », il s’est pourtant au fil des années transformé en « celui qui avait raison ». Comment s’est produit ce retournement ?

Retournement de la critique

C’est le temps qui a « joué » pour Camus. De nouvelles éditions de ses œuvres ainsi que quelques inédits étant publiés, la critique officielle s’est finalement retournée. Camus, en réalité, a été mal compris. Il a eu raison trop tôt et c’est maintenant hommage qu’il faut lui rendre. Jusqu’à sombrer dans l’excès. C’est ce qu’on lit maintenant à son propos. Depuis la publication du Premier homme en 1994, l’oeuvre de Camus est devenue plus complexe. Elle a pris une autre dimension. Mais ceci n’est qu’interprétation. Et ce qui a changé, c’est bien la manière de la lire. Avec le temps en effet, le mépris dans lequel était tenu son œuvre par les tenants de la pensée française a cessé de prévaloir. Et il est devenu possible de le redécouvrir et d’en parler avec plus d’à propos. On a fini par accorder une réalité plus profonde à son travail, revenant sur le Camus lisse dont on avait péremptoirement et prématurément classé l’œuvre.

Albert Camus : l’irrécupérable

A présent, il semble qu’on daigne enfin s’intéresser à toute son œuvre. Une des nouvelles du superbe recueil L’Exil et le royaume a même fait tout récemment l’objet d’une adaptation en bande-dessinée. On relit Camus avec plus d’honnêteté. Et l’on concède même avoir été injuste avec sa pensée. La proposition récente par un homme de pouvoir bien connu de transférer son corps au Panthéon (ce qui irait totalement à l’encontre des valeurs du prix Nobel 1957), est à cet égard symptomatique du phénomène du mode actuel autour de son œuvre et de sa personne. Camus est à la mode. Et l’on veut s’en servir à des fins politiques. Cinquante ans après sa mort. Comme s’il lui était impossible d’échapper aux diverses tentatives de récupération dont il a toujours été victime. Ironie du sort ? Non. Il semble que ce soit le destin même de Camus. Isolé, exigeant, ombrageux, il n’appartenait à aucune école. Et cela lui a causé tort.

Stéphane Esserbé

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