Stéphane Esserbé

La dictée de Mérimée

A l’instar de la phrase de Proust, tout le monde, un jour ou l’autre, en a entendu parler. Célèbre en littérature comme en histoire, elle est, comme toutes les stars, nimbée de mystère. Mais au-delà, qu’en est-il exactement d’elle ?

La dictée de Mérimée

La dictée de Mérimée

La dictée de Mérimée, puisqu’il s’agit d’elle, ne doit pas sa notoriété à son supposé créateur, mais bien à un ensemble de facteurs qui mêlent histoire et littérature. En effet, dictée selon la légende au château impérial de Compiègne par Mérimée en personne un jour de pluie pour divertir des personnalités du monde de la noblesse, des arts, et autres notables du Second Empire, elle est entrée dans l’histoire en raison des personnages illustres qu’elle mit à l’épreuve à cette occasion, (Napoléon III, Alexandre Dumas entre autres).

Histoire et littérature

Mérimée, très proche d’Eugénie depuis l’enfance (il l’a en effet connue bien avant qu’elle ne soit impératrice), officiant bien souvent comme premier saltimbanque de sa majesté, sortit ce jour-là un texte de sa poche et eut l’idée de le dicter à sa noble assistance pour en éprouver l’orthographe. Truffé de pièges, ce texte fit des dégâts dans l’assemblée. Et si, toujours selon la petite histoire le Prince de Metternich ne fit que trois fautes,  Alexandre Dumas fils en fit vingt-quatre. Tandis que Napoléon III en fit quarante-cinq et l’impératrice de soixante-deux à soixante-quinze selon les différentes versions de l’histoire.

Devenue illustre, cette péripétie est rapidement entrée dans la légende. Et il est bien difficile aujourd’hui d’en démêler le vrai du faux.

Témoignages contradictoires

Rien en effet, aujourd’hui, ne semble prouver que cette histoire soit vraie. Les témoignages existants sont contradictoires, et parfois invraisemblables. Selon certains, cette scène a bien eu lieu, mais pas à Compiègne, à Fontainebleau. Et ce n’est pas Mérimée qui a lu le texte, mais un certain Monsieur de Montbrun. Selon d’autres, ce n’est pas le prince de Metternich qui fit le moins de faute, mais Madame de Sancy-Parabère. Enfin certains situent la scène en 1868, tandis que d’autres ne précisent pas de dates.

Autre question : Mérimée est-il bien l’auteur du texte ? Rien ne le prouve. D’autant que de son propre aveux il était loin d’être infaillible en orthographe et qu’il avait un goût prononcé pour la mystification. De là à ce que la fameuse dictée ne soit qu’une légende…

 Il n’en reste pas moins un texte passé à la postérité (plusieurs versions existent) que nous vous proposons de découvrir :

La dictée

« Pour parler sans ambiguïté, ce dîner à Sainte-Adresse, près du Havre, malgré les effluves embaumés de la mer, malgré les vins de très bons crus, les cuisseaux de veau et les cuissots de chevreuil prodigués par l’amphitryon, fut un vrai guêpier. 

Quelles que soient, et quelque exiguës qu’aient pu paraître, à côté de la somme due, les arrhes qu’étaient censés avoir données la douairière et le marguillier, il était infâme d’en vouloir pour cela à ces fusiliers jumeaux et mal bâtis, et de leur infliger une raclée, alors qu’ils ne songeaient qu’à prendre des rafraîchissements avec leurs coreligionnaires.

Quoi qu’il en soit, c’est bien à tort que la douairière, par un contresens exorbitant, s’est laissé entraîner à prendre un râteau et qu’elle s’est crue obligée de frapper l’exigeant marguillier sur son omoplate vieillie. Deux alvéoles furent brisés ; une dysenterie se déclara suivie d’une phtisie, et l’imbécillité du malheureux s’accrut.

— Par saint Martin ! quelle hémorragie ! s’écria ce bélître.

À cet événement, saisissant son goupillon, ridicule excédent de bagage, il la poursuivit dans l’église tout entière. »

Stéphane Esserbé

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