Jean-Claude Lalumière

Le front russe – Le dilettante – 253 pages – 17 euros

Vous avez envie de voyager ? Vous êtes jeune, et ne voulez pas vous retrouver dans un bureau…  Vous êtes intelligent et avez les moyens de votre intelligence, passez donc un concours pour pouvoir faire carrière dans la diplomatie… Le quai d’Orsay vous tend les bras. Vous pourrez ainsi quitter vos parents et votre province, découvrir d’autres horizons…

Invitation au voyage

C’est ce qu’a fait le héros de ce livre, jeune homme désœuvré et se mourant dans le quotidien de ses parents et de sa province. Il passe, un jour, le concours pour rentrer au quai d’Orsay et a l’agréable surprise d’être reçu. Il monte donc à Paris, laisse ses parents et se prépare à voyager. Las, c’était sans compter le lourd héritage maternel. Un attaché case, un cadeau, qui, bien encombrant, le jour de son affectation, vaudra à la personne validant ces affectations une chute mémorable ne méritant rien d’autre qu’un appel à la vengeance. Notre héros se retrouve donc muté au bureau des pays en voie de création/section Europe de l’Est et Sibérie. Le Front russe. Les bureaux, ce sont les seuls dans ce cas, sont délocalisés et ne se trouvent pas au quai d’Orsay mais dans le 13ème arrondissement de Paris. Le chef en est un personnage un peu excentrique et surtout anachronique. Et les personnes qui y travaillent des gens qui se tiennent soigneusement loin de toute réalité. Pas de voyages à l’horizon bien sûr. Juste quelques réceptions et des dossiers à classer.

Chronique de la désillusion

Malgré un sort qui semble vouloir s’améliorer à force d’initiatives (notre héros un temps pourra intégrer un département plus illustre du ministère et aura même une histoire d’amour), ce qui suit n’est rien d’autre que l’humoristique chronique d’une désillusion. Pétris d’un humour ravageur qui doit beaucoup à l’autodérision, c’est en effet un voyage au pays de l’absurde où malchance et non-sens constituent une redoutable machine à briser les ambitions. Notre héros, de mésaventures en déconvenues toutes plus hilarantes les unes que les autres, va se heurter aux murs sourds et aveugles de l’administration, pour finalement renoncer à tout projet.

Une drôle de guerre

Le front russe est donc un livre, qui, en plus d’être bien écrit, doit absolument être lu. Aventure grotesque d’un jeune homme ayant réussi à mobiliser le peu d’ambition qu’il se sent pour tenter de faire carrière,  c’est aussi le récit d’un homme qui prend définitivement conscience de la vanité de sa condition. L’histoire d’une vie, c’est toujours l’histoire d’un échec nous livre-t-il ainsi en ultime conclusion de son aventure. Mais l’on sent bien que cet échec l’a mené à autre chose. A ne plus considérer que par exemple la réussite doit être mesurée à l’aune de celle que l’on peut rencontrer sur le plan social. Passées les déceptions en effet, qu’elles soient amoureuses ou professionnelles, il doit forcément y avoir dans l’existence des nourritures plus substantielles que celles procurées par une assise sociale conséquente. Avoir conscience du dérisoire de son existence aide en cela à prendre de la hauteur, et à rire volontiers de soi-même. Ce que l’on ne manque pas de faire à de nombreuses reprises dans ce livre à la fois drôle et grave, et qui en tout cas révèle un réel talent.

Stéphane Esserbé

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