ZOLA ET LE DOCTEUR PASCAL
Par Otto Didakt
Avec le « Docteur Pascal », Zola met un terme à la fabuleuse entreprise littéraire que constitue l’histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire. Rédigé en 1892-1893 à la suite de « La débâcle », ce livre, à plusieurs titres, occupe une place à part dans la série des Rougon-Macquart. D’une part parce qu’il en est le dernier et que son action se déroule après la chute du Second Empire, d’autre part parce que c’est le volume de la série dans lequel Zola a mis le plus de lui-même.
Le docteur Pascal
Le
docteur Pascal en effet, savant inclassable qui vit retiré du monde avec
sa nièce et sa servante et qui se consacre à de non moins inclassables
recherches sur l’hérédité, a la particularité d’avoir pris pour objet
de recherche sa propre famille (les Rougon-Macquart). Scientifique dont
on a du mal à définir exactement les méthodes et les pratiques, il a,
durant toute sa vie, entassé une somme documentaire ainsi que le fruit
de ses recherches dans une grande armoire qui détient tous les secrets
de sa famille. Etrange savant en vérité, qui, à la soixantaine, s’apprêtant
à vivre une histoire d’amour passionnée avec sa propre nièce de 35 ans
sa cadette, ne manque pas de rappeler Zola lui-même.
Zola lui-même parce qu’à l’instar de ce dernier le docteur Pascal est l’homme
pour qui les Rougon-Macquart n’ont aucun secret. Zola lui-même parce qu’à l’époque
de la rédaction du livre, l'auteur de « Germinal » a déjà rencontré Jeanne
Rozerot, qu’il en a déjà eu ses deux enfants, et qu’il mène avec elle une double
vie.
Emile Zola lui-même
Comme
Zola, ayant consacré toute sa vie à l’étude, le « docteur Pascal » sur
le tard est rattrapé par le désir de donner la vie. Comme lui, il mène
un étrange « ménage à trois. » Comme lui, il a eu le désir de corriger
les tares de l’humanité en les observant à la loupe. Pascal Zola donc,
comme l’écrit Henri Mitterand en titre de l’un des chapitres de sa fabuleuse
biographie du grand génie naturaliste. Pascal Zola. Et Zola intime, que
l’on devine, à chaque page, dans cet étrange récit où l’on sent tout le
désir et la volonté de s’arracher aux pages les plus noires de l’histoire
des Rougon. Martine, la servante fidèle dévouée corps et âmes à son maître,
Clothilde, « la jeune vierge amoureuse », et Pascal « le vieux roi », constituant en effet ce trio que la morale (surtout
en 1893), ne saurait que réprouver mais que Zola tout au long du récit
parvient à faire rayonner.
Difficile en effet de ne pas voir en Martine une évocation d’Alexandrine Zola,
la fidèle, la femme maternelle qui veille sur le grand génie naturaliste. Difficile
aussi de ne pas se représenter Clothilde, la jeune amoureuse, sous les traits
de Jeanne. Et Pascal Rougon, au centre du livre, sous ceux d’Emile Zola lui-même.
L'inceste
Le scandale dans ce livre, car il y a scandale, comme dans la vie de Zola à cette époque, est bien évidemment l’inceste. Dépeint avec une candeur et une naïveté qui stupéfie de son aplomb, il n’apparaît à aucun moment, bien au contraire, scandaleux. Comme si Zola avait décidé d’assumer sa situation en la transposant, de manière encore plus scandaleuse, aux yeux de tous dans un roman.
Le testament
«
Le Docteur Pascal » pour autant n’est pas une confession.
Zola, bien qu’il y fasse périr son personnage principal
dans des conditions dramatiques, y assume en effet. Malgré
le poids de l’hérédité, symbolisée par l’armoire qui
se dresse dans la douce demeure provençale comme un menace,
c’est bien plus une ode au triomphe de la vie, qui au
bout du compte emporte tout. Les Rougon-Macquart, l’œuvre
littéraire, et Zola lui-même. L’étroit rapport qu’entretiennent
Zola et le docteur Pascal se conçoit aussi dans cette
perspective, celle de la vie qui sans cesse parvient
à renaître. La grande armoire aux secrets vidée de tout
son contenu menaçant après la mort de Pascal (la mère
de Pascal en brûle le contenu), accueillera ainsi les
vêtements de nourrisson du fils que Pascal n’aura pas
connu et dont Clothilde accouchera quelques mois après sa mort. Plus qu’un symbole,
c’est peut-être le leg le plus important de l’œuvre d’Emile
Zola, celui qui figure l’aboutissement d’une œuvre qui
a demandé près de 30 ans de travail sans toutefois, de
l’aveux même de son auteur, valoir la vie elle-même.
La vie, faite de chair et de sang, qui sera toujours
plus forte. Il faut donner la vie ! semble nous dire
par delà les années Pascal Zola. Il faut donner la vie
quel qu’en soi le prix. Et le prix, fort élevé, n’est-il
pas d’accepter, après l’avoir observé comme Zola l’a
fait durant de longues années jusque dans ses ressorts
les plus sombres, le monde et les hommes tels qu’ils
sont, avec cet espoir des lendemains meilleurs qui toujours
semble vouloir revenir ? Tel est le testament, au terme d’un œuvre sans pareil dans l’histoire de la littérature française, du docteur Pascal et de son créateur, Emile Zola.
Edito
Au lecteur !
En ces temps de rentrée littéraire et après ce brillant article signé de la main de notre ami Otto, je serais bref et vous invite à relire ma chronique du 16 septembre 2006. Vous verrez, hélas, qu'elle est d'actualité.
A la prochaine !
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