N° 96 du 14/02/10

LA GRIPPE


HUMEUR

La chronique d'Hector Plasma

Il n’y a pas si longtemps on la voyait partout...

On en parlait sans cesse. Il y avait des campagnes, des affiches, des articles. C’était le grand sujet. C’était grave. Une vraie épidémie. Il fallait tous se vacciner. C’était très important. Fallait pas prendre le truc à la légère. Il y allait de sa santé. La grippe oui, la grippe pouvait vous tuer. C’avait commencé il y avait déjà longtemps et ça durait. Avec l’hiver, ç’allait être terrible. Un vrai fléau. Jusqu’à Noël ç’a tenu comme ça. On s’en souciait. Et puis d’un coup ça s’est fini. Plus un article. Plus un sujet.

Bizarre.

Une maladie, un grand fléau tout comme on nous disait que c’était, peut-il d’un coup cesser comme ça ? Ca peut, du jour au lendemain s’envoler en fumée ? On savait pas. Les centres où on pouvait se faire immuniser ont tous fermé. Les médecins devaient prendre le relais (pour les rappels entre autre). Mais que nenni. Plus de centres. Et très peu de médecins pour recevoir les doses. Alors ? Est-ce que ce n’était pas une farce tout ça ? Est-ce qu’on s’est pas un peu foutu de nous ? Sûrement. On vous l’avait dit nous au nonsens. On l’avait bien compris. Mais tout de même…

 

 


LIVRES

Stefan Zweig
UN SOUPCON LEGITIME – 139 pages - Flammarion - 10 € (Edition bilingue)

Un Stefan Zweig inédit en français est toujours un événement. Surtout si le texte proposé est d’une manière différente de ceux qu’on connaît. « Un soupçon légitime », nouvelle de 70 pages, est incontestablement digne des plus grands textes de Zweig, la cruauté en plus…

Ayant pour cadre l’Angleterre ce texte est tout à fait dans le registre des meilleurs de Stefan Zweig. Dans une ambiance qui lui est familière, quelques personnages y subissent à leur tour la loi de leur passion. A cette différence près que le décor est légèrement inhabituel et que les protagonistes ne sont pas tous des hommes. La tension est immédiate et le drame inévitable. Le lecteur attend donc de voir à quelles extrémités en seront réduites les créatures mises en scène. En l’occurrence deux couples amenés, de façon improbables, à se côtoyer de manière étroite, l’un témoin du drame arrivant à l’autre, ainsi qu’un… chien. Particularité de ce texte. Puisque le vrai héros de cette nouvelle n’est pas un être humain. Mais un chien, qui, s’il n’intervient pas dans le récit immédiatement, prend, dès son arrivée, une importance telle qu’au fil des pages sa présence finit par effacer les autres.

Un chien intelligent, roué, et très vite terrifiant. Il faut tout l’art de Stefan Zweig pour réussir à faire de ce chien une créature bien plus qu’humaine et animale. Il faut toute sa finesse pour en faire une certaine incarnation de nos démons. Car, comme dans toute histoire de chiens, le problème du maître se pose. Et, en l’occurrence, c’est toute l’inconscience de ce-dernier, qui, au bout du compte, se retourne contre lui en faisant disparaître ce qu’il a de plus cher – son enfant. Ce chien, terrible et fascinant, a été fabriqué par son maître, puis abandonné à l’arrivée d’un enfant inespéré. Et il se venge. L’histoire est simple mais contée avec maestria par Zweig au moment où probablement il venait de quitter Vienne pour l’Angleterre dès les premières persécutions infligées aux juifs en Autriche. Doit-on voir, en ce chien, une incarnation du nazisme, créature démoniaque créée par l’inconscience de son maître ? Une nouvelle à lire en tous les cas.

 

 


Stéphane Esserbé

 

 


PROSE

LA ROUTE

PAR JEAN-RENE GODULE


Le ciel au-dessus de la mer m’a toujours attiré. Pour moi à l’horizon au bout d’une route longtemps suivie se trouvait forcément la mer, et ses prémices était le ciel. C’était une promesse, ce dont confusément j’avais rêvé. Le but ultime atteint. Comme une vision, qui se réalisait. Une sorte d’idéal. J’imaginais alors que tout serait doré, que là-bas, peut-être, quelqu’un allait m’attendre. Au bord d’une plage se trouvait une silhouette. Quelque chose de plus vrai. Avec qui être soi avait du sens. Sans plus sentir peser sur soi l’intense regard du monde. Disponible, j’y toucherai à l’infini. Ma quête aurait pris fin. La vraie vie commencerait.

C’était sérieux. Au fond bien plus qu’un rêve. Cette route était royale. Face à la mer le ciel s’offrait. L’espace se révélait. C’était le lieu. Et la minute. Ce but atteint je n’aurais plus grand-chose à voir. Seule la lumière me resterait. J’étais tellement léger. La mer me rapprochait du ciel. Je devais avancer. Même si c’était un rêve. Même si c’était en moi. Ainsi je me réalisais. Quelquefois, les rêves ont plus de sens que la réalité. Quelquefois, avoir cette force est salutaire. Pour moi, il en allait ainsi. Mes rêves étaient plus forts. A les suivre, je voyageais. Une manière d’exister. Car en réalité je n’étais rien. Dans le courant tout était vide. Aucun horizon à atteindre. L’avenir n’existait pas. Je devais m’habituer. J’étais à la fois le ciel et la mer. Et ma vision venait mourir en moi. C’était bien là que tout se jouait. Là où mon esprit me guidait. Où tout se confondait. Comme le font les images. Et en même temps… En même temps je fuyais.

 

 


CITATIONS

La citation de la semaine

"La connaissance est étrange : elle s'accroche à l'esprit dès qu'elle l'a touché, comme le lichen sur le rocher."

 

Mary Shelley - Frankenstein

 

 




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