Les critiques littéraires de Stéphane Esserbé
B. TRAVEN
LE TRESOR DE LA SIERRA MADRE - SILLAGE - 313 pages
- 19,50 €
Un trésor est comme un rêve. Quelque chose qu’on poursuit sans avoir une chance de pouvoir le toucher. Quand bien même l’atteint-on il est impossible d’en jouir. Toujours, il fuit. C’est, dans ce livre parut dans les années 20, la leçon que Dobbs, Curtin et Howard, trois américains du Nord égarés en Amérique du Sud, finissent par tirer de leur quête effrénée...

C’est un roman assez long et de facture légèrement surannée que nous propose B. Traven avec ce texte. Une histoire, dont le titre, et pour cause (voir le célèbre film de John Huston tiré du livre et qui porte le même titre), évoque plus un western qu’une aventure humaine. Les débuts ont du mal à laisser deviner la trame et si d’emblée les personnages séduisent, la vraie teneur du roman elle tarde à se montrer. Il n’y a d’autre choix que celui de se laisser porter, pour peu à peu pénétrer l’univers des chercheurs d’or. Dobbs en effet, ouvrier pauvre qui ne rechigne pas à la tâche, après avoir été tenté par la ruée vers l’or noir, partant finalement en quête de l’or. Mais il lui faut des acolytes. Il ne peut partir seul. Curtin et Howard se joignent à lui. Le trio qui se forme va résister à tout et trouver la fortune sur les conseils avisés d’Howard, l’ancien et plus avisé du groupe. Las ! Le trésor trouvé, sur le chemin du retour, après avoir dû âprement défendre leur gain, les associés vont devoir se séparer. Howard en effet, se trouvant obligé de laisser partir ses compères avec la part du magot qui lui revient. Le désir d’accroître sa fortune s’empare alors de Dobbs qui se débarrasse de son associé et se fait ensuite tuer et dépouiller par des brigands. L’histoire est simple et le dénouement on ne peut plus moral. Mais le plaisir de la lecture est là. On vibre, on tremble avec les personnages tout au long du récit, pour, au bout du compte, savourer toute l’ironie du destin qui est fait aux protagonistes. Un livre (et un auteur) à redécouvrir.
Laurent Guillaume
MAKO - LES NOUVEAUX AUTEURS - 311 pages
- 17,90 €
Attention. Tous les livres ne sont pas bons à lire. Même les très bons. Ils peuvent emmener loin, se montrer terrifiants, et faire frémir. C’est le cas de Mako. Excellent livre. Polar étourdissant qu’on lit avec passion…

Mako, c’est tout d’abord un homme. Un policier de nuit, affecté à la BAC, qui aime l’action et les endroits sordides. Il n’est plus jeune mais pas encore tout à fait vieux. Désabusé, il n’a que son travail qui est aussi sa seule passion. Personnage principal de ce roman, Mako n’est pas un tendre. Il n’a pas peur de donner des coups et pas plus d’en recevoir. Il aime prendre les truands en flag et a un coté justicier. Avec ses équipiers il forme une équipe redoutable et redoutée. Mais il va trouver des adversaires à sa mesure lorsqu’il va être confronté à un gang de trafiquants serbe anciennement auxiliaires de l’armée française au moment de la guerre du Kossovo. C’est alors tout un scénario complexe qui se met en branle, au cours duquel de nombreux personnages, gangsters ou policiers, vont croiser le chemin de Mako. Trafiquants, prostituées, magistrats, flics blasés se côtoient dans ce vaste tableau d’un monde où la violence règne et où la nuit domine. Ce livre est un voyage, une fuite en avant, dans laquelle nous entraîne Mako. A chaque page, un pas nouveau est fait vers l’inéluctable. Une catastrophe qu’on sait nécessaire, redoutée et attendue à la fois. Jusqu’où va aller Mako ? Combien de temps la nuit va-t-elle durer ? On frémit à la lecture de ce livre. Tant on sait que le pire va arriver. Mako va-t-il survivre ? Justice sera-t-elle faite ? Et quand bien même, existe-t-il une justice ? Ce sont ces questions, qui, durant tout le livre, ne cessent de se poser.
Bien sûr le suspens est là, ainsi que tous les ingrédients qui font d’un livre un polar. Mais il y a encore plus. Mako n’est pas seulement un excellent polar, mais également un excellent livre. L’humanité y est en effet dépeinte avec beaucoup de force, et les qualités du récit font montre d’une impressionnante capacité d’orchestration de la part de l’auteur. Le style, même, parfois étonne. D’une plume sèche et limpide, l’auteur en effet sait varier les rythmes et amener doucement des moments d’une rare intensité. A la fois travaillé et lisible, c’est d’un trait pur que le scénario se noue. Des histoires d’hommes, de femmes se mêlent ainsi les unes aux autres, dans une tourmente que seul un dénouement sanglant mais salutaire viendra interrompre. Car oui, au bout du comte, il y a une vie après Mako, et ce-dernier le découvrira d’ailleurs lui-même. Après le bain de sang, le grand nettoyage fait, le jour revient, la vie reprend. Au final Mako retrouve la lumière, et le lecteur n’en n’est pas fâché.
Natalia Jouravliova
SAISONS - L'INVENTAIRE - 121 pages
- 16 € (édition bilingue)
Voici quatre nouvelles, quatre textes courts qui sont autant de portraits de femmes. Des femmes jeunes, âgées, ou encore au stade de l’enfance. Des femmes russes, qui vivent en Russie contemporaine, que la vie n’éparque pas et qui toutes, à un moment ou à un autre, vont se trouver violemment prise à partie par elle-même…

Il y a tout d’abord Nioura, vieille paysanne qui vit dans un petit village, occupant une maison délabrée et dont personne au juste ne sait qui elle est ni d’où elle vient. Il y a ensuite Marie, qui a peur de s’engager avec les hommes. Il y a également Sonia, la petite fille qui ne veut pas dormir… Ces femmes, tout comme Eva, la quatrième, qui se remémore son adolescence meurtrie, vivent entre deux mondes. Pour elles, la réalité est là, mais elle n’est pas la leur. Ces quatre femmes ont pour point commun de situer leur vraie vie ailleurs que dans le présent. Bien souvent dans le passé, le futur ou dans ce qui aurait pu ou aurait dû être. Tout est déjà joué pour elles. Elles le savent. Mais elles n’ignorent pas non plus qu’à une époque, à un moment, dans leur vie, quelque chose a ou aurait pu exister. Nioura ainsi un soir voit les fantômes de son passé revenir chez elle. Marie se retrouve porteuse d’un enfant sans même s’en rendre compte. Sonia, au lieu de dormir, perce à jour les adultes et en même temps la cruauté du monde. Et Eva n’oublie rien du passé qui a fait d’elle le fantôme de ce qu’elle aurait dû être.
Les portraits de ces femmes sont esquissés, rapides et alertes. Profonds, ils sont aussi un voyage dans un pays où seules les femmes apparemment continuent à se souvenir. Ces textes sont courts, mais ils taillent à vif dans l’existence. Ils sont peuplés de beaucoup de fantômes. Les femmes qui y figurent en effet ont beaucoup de choses à dire mais ne peuvent le pas faire car personne ne veut les entendre. Ces textes ouvrent vers le non dit, une mémoire qui ne s’assume pas, celle d’un pays dont l’histoire, lourde, reste effrayante.
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