Critiques récentes

Les critiques littéraires de Stéphane Esserbé... et des autres


Lolita Pille
CREPUSCULE VILLE - GRASSET - 382 pages - 20, 50 €

 

Un monde sur lequel le jour ne se lève jamais. Une société dans laquelle chaque individu est « tracé » par son téléphone. Une ville encerclée par des territoires où ceux qui y vivent le font comme des parias. Voilà le décor dans lequel évolue Syd Paradine, flic désabusé sur le point de rompre avec cet environnement…

Travaillant sur une série de suicides d’obèses, Syd Paradine se trouve rapidement confronté à la servitude dans laquelle, au sein de l’hyperdémocratie, l’individu se voit placé. Il se sent mal et éprouve de plus en plus de difficultés à supporter le cadre de son existence. Il tâche de faire son travail mais très vite constate qu’il n’y parvient plus. Son enquête dérive. Et, tandis que sa vie privée se désagrège, le voilà sur le point de découvrir la vraie nature de son monde. Il franchit le pas. Se libère. Poursuit sa quête. Ayant rencontré Blue qui elle aussi a choisi la liberté il va tâcher d’aller au bout.

Vision hallucinante d’un monde pas tellement éloigné du nôtre, « Crépuscule ville » évoque un système dont le fondement est la dégénérescence. Tout en effet, à « Clair Monde », étant dégénéré, truqué, artificiel. La société tout entière est conçue pour empêcher quiconque de réfléchir. Le paraître a plus d’importance que l’être, et tout doit être sous contrôle. Les êtres ne sont plus que des semblants d’êtres. Et les âmes ne sont plus du tout.
Dans ce néant, le seul espoir semble l’amour. Mais comment le saisir quand toute une vie durant on a vécu dans un carcan où les choses sont courues d’avance. Alors que « Clair monde » semble sur le point de se détruire lui-même, alors qu’à nouveau le soleil semble sur le point de percer les nuages, l’heure, pour Syd Paradine, n’est-elle pas venue d’essayer ? C’est, au bout du compte, après qu’il ait échappé à la mort, la question qui semble se poser à lui. Et c’est d’une manière général tout le propos du livre : l’humanité mérite-t-elle une autre chance ?
La question est posée.

 

 


Hans Fallada
QUOI DE NEUF PETIT HOMME ? FOLIO - 466 pages - 7, 79 €

 

En Allemagne, au début des années trente, alors que la crise économique sévit et que communistes et nazis s’affrontent, deux jeunes gens sans le sous se rencontrent, font un enfant et essaient de survivre

Roman long où le parti pris de la vie semble d’emblée résolument être celui de personnages pourtant promis à un avenir difficile, « Quoi de neuf petit homme ? » est non seulement une critique de la société allemande des années 30 mais également une formidable histoire d’amour. Alors que le chômage sévit et que les perspectives semblent restreintes, Johannes et Bichette se décident malgré tout à essayer de vivre dans des conditions difficiles sans rien renier de leur dignité. Johannes, intègre et compétent, veut à tout prix subvenir aux besoins de sa famille. Avec Bichette qu’il emmène à Berlin après avoir perdu un premier travail, il met tout en œuvre pour mener la plus normale des vies. Optimiste et résolu, il s’efforce de prendre les choses du bon côté et s’il s’enfonce peu à peu dans la misère n’en reste pas moins un homme. Sans jamais donner dans le sordide, ce livre où malgré tout l’humour et la bonne-humeur prédominent, fait évoluer des personnages attachants et forts, de ceux, qui à l’épreuve font montre d’une réelle grandeur.

Dramatique dans la mesure où le lecteur augure mal de l’avenir de ses protagonistes, ce roman est pétri d’humanité, de tendresse et de courage. Une société en crise survit. Et ne survit que grâce à la dignité de sa population qui souffre le plus. Livre historique également qui laisse présager du grand cataclysme qui va s’abattre sur l’Allemagne, l’Europe et le monde tout entier, c’est une œuvre terriblement humaine dans laquelle l’impuissance et la fragilité de l’être humain aux prises avec la marche de l’histoire est sans cesse mise en exergue. Loin du pathos que l’on aurait pu en attendre, c’est un témoignage précieux en même temps qu’un grand roman.

 

 


Collectif
FIGURE DE PARIS - Ceux qu'on rencontre et celles qu'on frôle - Silhouettes et petits métiers du Paris 1900 - 128 pages - Les billets de La Bibliothèque - 14 €

 

De tous temps, Paris, comme toutes les grandes villes, a eu ses petits métiers. Et de tous temps également s’y sont trouvés des écrivains et des artistes pour en parler. Exercice fréquent au XIXe siècle, l’évocation de ces petits métiers a parfois donné naissance à de belles pièces littéraires. C’est le cas dans ce recueil, qui, colligeant une vingtaine de textes, réunit à la fois Jean Lorrain, Alfred Jarry, Saint-Georges de Bouhélier et bien d’autres…


Ces textes évoquent un Paris oublié, aimé des écrivains et dont la littérature a toujours été friande. Riche de petites gens qui en faisaient toute la vie et la poésie, c’est une ville grouillante où les crieurs de nouvelles la nuit se transforment en coupe-jarrets, où le ramasseur de mégots a sa place, et où le trottin vous guette. C’est une ville vivante, ouvrière, laborieuse, où le bourgeois n’a pas sa place dans tous les quartiers, et où l’artiste se sent bien. On y voit plusieurs mondes qui se côtoient, qui ont besoin les uns des autres mais ne se mélangent pas. On y fait connaissance avec les us et les valeurs de tous. On mesure à quel point une ville peut être immense et prend conscience de tout ce qui est nécessaire pour qu’elle puisse fonctionner. Bien sûr ces petits métiers ne sont que ceux exercés par les plus modestes, mais ils portent en eux la vie. Ils sont, chacun à leur manière, une partie de ce qui fait battre le cœur de la grande ville. Portraits de personnages souvent hauts en couleurs, ils montrent la réalité complexe d’une cité, qui , pour pouvoir vivre, semble parfois laisser à ceux qui l’habitent et contribuent à son activité une part de poésie même dans les tâches les plus ingrates.

 

 


 



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