LA COMMUNE DE PARIS
Dans l’Homme révolté, Albert Camus écrivait que « la Commune de Paris était le dernier refuge de la révolution révoltée » (pléiade, tome 2, édition de Roger Quilliot, p. 622). Pour lui, lors de cet épisode sanglant de l’histoire de France, les Communards avaient « pris le risque de faire confiance à la liberté et à la spontanéité ouvrière… »
C’est
certainement la plus pertinente des interprétations faites de ce que
constitua sur le plan historique la Commune de Paris. En effet, alors
qu’une autre révolution 46 ans plus tard allait cette fois vaincre
en Russie tsariste, paradoxalement, cette liberté et cette spontanéité
allaient disparaître de tous les mouvements révolutionnaires postérieurs.
La révolution ainsi, si elle triomphait parfois, se faisait à son tour
autoritaire, et perdait en cela (c’est tout son paradoxe), son âme.
« Toutes les révolutions modernes ont abouti à un renforcement de l’Etat
», écrit encore Camus dans le même livre (p. 582), « 1789 amène Napoléon,
1848 Napoléon III, 1917 Staline, les troubles italiens des années 20 Mussolini, la république de Weimar Hitler. »
C’est vrai. Mais pas pour la Commune. Et sans doute parce que, comme
Camus a su si bien le dire, elle était avant tout l’affaire de révolutionnaires
révoltés plutôt que de révolutionnaires autoritaires. C’est ce qui
explique à la fois son échec, mais également les passions qu’elle déchaîna
et le mythe qu’elle fit naître.
Car la Commune, au sein de l’histoire de France et de l’histoire révolutionnaire, occupe une place à part. Elle n’y est pas entrée, comme l’ont fait la révolution de 1789 et celle de 1917, par la grande porte, mais plutôt de manière clandestine, traînant derrière elle à jamais une réputation sulfureuse et gênante. C’est que, aucun mouvement révolutionnaire, aucun courant de pensée ne peut honnêtement revendiquer la Commune. La Commune de Paris n’appartient à personne. Elle n’est pas née d’une action menée par une quelconque organisation politique. Elle naquit de la conjonction de facteurs historiques exceptionnellement réunis à un moment où des antagonismes exacerbés n’étaient plus à même d’éviter que leur mécanique entre en action l’une contre l’autre à un endroit où précisément cette confrontation était rendue possible du fait des circonstances. Où trouver en effet, dans l’histoire de France et ailleurs, pareille succession de crises historiques majeures : une guerre déclarée stupidement et perdue honteusement par un régime autoritaire qui 18 ans durant avait réprimé durement les oppositions, l’avènement d’une république qui s’autoproclame Gouvernement de la Défense nationale et capitule, une ville (Paris) qui résiste héroïquement à un terrible siège, enfin, un pouvoir qui tente de reprendre le contrôle d’une capitale qu’il n’avait plus les moyens de contrôler en prenant le risque de fédérer contre lui toute une partie de la population ? Paris, au début du printemps 1871, constituait bien cette place forte où tout était possible. Et seul l’aveuglement d’un gouvernement dépassé fut l’étincelle qui déclencha l’incendie quand au matin du 18 mars l’armée reçut l’ordre de récupérer les canons de Montmartre fondus grâce à une souscription menée par la population parisienne pendant le siège. La révolution alors, celle qu’on appela la Commune ou encore l’insurrection, murit par le ressentiment et les erreurs commises par le Gouvernement de la Défense nationale, d’elle même put éclore. C’est ce qui fait toute la particularité de la Commune et la place unique qu’elle tient dans l’histoire de France. Avec elle, sans qu’aucun complot n’ait été fomenté, sans coup d’état, du 18 mars au 28 mai 1871, une expérience unique fut menée en France à une époque où le monde moderne était déjà en train de se dessiner : à savoir, le peuple (un peuple ouvrier essentiellement, auquel est malgré tout venu s’adjoindre une petite partie de la bourgeoisie), seul, affranchi, eut l’occasion 72 jours durant d’administrer et de gouverner une grande ville comme Paris en ne comptant que sur ses seules ressources. Ce qu’il fit avec une certaine efficacité malgré le caractère éphémère de l’expérience et les conditions difficiles dans lesquelles elle fut menée, démontrant aux yeux du monde que la bourgeoisie n’était pas indispensable au bon fonctionnement d’un gouvernement. Voilà sans doute pourquoi la Commune de Paris a si mauvaise réputation. Adolphe Thiers, responsable des probables 30 000 fusillés de la Semaine Sanglante, a des rues, des avenues, des boulevards à son nom, quand l’histoire officielle « oubli » cet épisode pourtant si riche d’enseignements. Car qu’était la Commune ? Quelle a été sa signification ? Aurait-elle pu triompher ? Aurait-elle pu changer la France ?
La Commune de Paris est proclamée le 26 mars 1871 alors que les représentants
du Gouvernement de la Défense nationale avaient fuit suite aux événements
du 18 mars. Presque sans combat (seuls deux généraux ont été fusillés
le 18 mars par la population et une fusillade éclata le 21 rue de la
Paix entre les partisans de l’ordre et la garde nationale), la capitale
française tomba aux mains de la garde nationale. Le peuple, qui avait
vécu dans son ensemble le siège de Paris avec ferveur, entendait rester
maître de ses moyens de défense. La Commune fut donc proclamée, en
référence à La Commune Insurrectionnelle de Paris de 1792. Il s’agissait
pour les nouveaux élus d’appeler à l’instauration d’une république
sociale et d’accorder à Paris plus d’autonomie. Suite à des élections
qui eurent lieu le 26 mars, 62 candidats obtinrent un siège au conseil
de la Commune, et celle-ci désigna 10 commissions chargées d’administrer
Paris. Dès cette date, la Commune se réunit régulièrement et légifère.
Les premières mesures prises sont symboliques et révélatrices : « Considérant que le Travail, l’Industrie
et le Commerce ont porté tous les fardeaux de la guerre, et qu’il est
juste que les propriétaires apportent leur contribution à la patrie,
la Commune décrète :
1. Les loyers pour le trimestre d’octobre 1870, de janvier et d’avril
1871 sont annulés.
2. Toutes les sommes payées par les locataires pendant ces neuf mois
seront reportées sur les termes futurs.
3. L’acquittement des dettes de toute nature, signées à la date d’aujourd’hui,
se fera sur trois ans et sans intérêt, à compter du 15 juillet 1871,
de sorte que les sommes seront réparties en 12 parts égales, payables
chaque trimestre. »
Nulle part dans ses premiers décrets – et elle ne le fera jamais –
La Commune ne remet la propriété privée en question. Elle ne touche
pas non plus à l’argent qui se trouve dans les banques. Et sous son
règne éphémère, Paris n’est pas plus en proie au crime qu’il ne l’était
un an plus tôt. Que reproche-t-on alors à la Commune ? Ses crimes ?
Son refus de se soumettre au gouvernement légal ?
L’existence de la Commune ne pouvait être tolérée par le gouvernement légal car elle remettait en cause la légitimité de la bourgeoisie. Il était inconcevable en effet qu’une grande ville au rayonnement tel que celui de Paris fût administrée efficacement par de simples ouvriers. Il était donc naturel dans un premier temps de discréditer la Commune en ne reconnaissant pas la légitimité du scrutin qui l’avait porté au pouvoir et en insistant sur les « crimes » qu’elle commettait, cela en attendant de la réduire au silence par les armes. Si au début de la Commune des tentatives de conciliations eurent lieu entre les deux partis adverses, ces tentatives se révélèrent vaines, le gouvernement d’Adolphe Thiers restant intransigeant, ne cherchant qu’à gagner du temps et ne voulant pas satisfaire les revendications des Communards (autonomie municipale, choix de tous les officiers de la garde nationale y compris celui du général en chef, moratoire des loyers). Le vrai crime de la Commune on le voit, aux yeux de la République du 4 septembre, était son existence elle-même.
La Commune c’est certain fut un épisode de la lutte des classes qui
eut lieu lors du dénouement d’une crise sans précédent, grave au point
de prendre des allures de guerre civile. Ce dénouement sanglant permit
en outre au gouvernement d’Adolphe Thiers de décapiter toutes les organisations
révolutionnaires d’alors, et montra à quel point, à ces moments cruciaux
où l’histoire bascule, deux visages d’un seul et même pays sont susceptibles
de s’opposer. Il y aura toujours en effet, et dans tous les pays, des
maîtres et des esclaves. Les maîtres sont souvent maîtres de générations
en générations. Mais il arrive que la donne change et qu’à certains
moments les esclaves deviennent, provisoirement au moins, les maîtres.
Ne serait-ce que pour affirmer leur existence et leur dignité. La Commune
fut un de ces moments de l’histoire où tout d’un coup devient possible.
Ce qui explique sans doute la répression impitoyable dont elle fut
l’objet une fois vaincue. La courte existence de la Commune et les
obstacles rencontrés en
effet (manque d’argent et de moyens), lui permirent malgré tout de
prendre des mesures et d’essayer de les appliquer, certaines d’entre
elles devant être reprises par d’autres gouvernements bien après les
faits, comme la séparation de l’église et de l’état en 1905. La Commune
ne fut donc pas qu’une affaire de crimes et de violences. Elle eut
une vie réelle et des projets. Elle n’employa pas, au grand regret
des plus farouches de ses partisans, toute son énergie à essayer de
gagner la guerre contre Versailles, ce qui la condamnait d’emblée mais
l’empêcha aussi de sombrer dans la dictature. Elle fut aussi la démonstration
que la révolution est une utopie, qu’il n’existe pas de révolution,
qu’il y a juste des coups d’état ou des révoltes, que les coups d’états
parfois réussissent et amènent très souvent la dictature, et que les
révoltes sont toujours écrasées dans le sang mais font naître des mythes
qui font vivre l’espoir. On comprend mieux alors la phrase d’Albert
Camus. La révolution, utopie, n’est pas accessible à l’être humain. L’homme en effet, il l’a prouvé, est incapable de construire
une société juste. Le dessin de la Commune de Paris était d’y parvenir.
Elle fut écrasée.
Alors qu’elle avait éclaté suite à la première guerre
moderne menée sur le territoire Français, elle s’est terminée par un
massacre collectif qui n’était pas sans préfigurer ceux du XXe siècle.
On ne peut manquer de s’interroger sur le sens de l’enchaînement de
ces deux événements. Et si, en France, la Commune, « dernier refuge
de la révolution révoltée », avait aussi été la dernière chance d’offrir
à un pays en cours d’industrialisation une société plus juste et plus
humaine avant de s’orienter vers celle qui mena tout droit à la guerre
de 1914-1918 et des autres à venir ? Cette question, à jamais, comme
beaucoup d’autres dans l’histoire, restera sans réponse.
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