L’ENFANT
Il voit le monde. Ses yeux sont grands. Assis et étonné, il s’interroge.
Il est en classe, et il écoute vaguement. Ses pensées fuient, ses rêves, ses
cauchemars...
Hier, il l’a appris, « ils » ont dû prendre une décision ; il partira, il s’en
ira, il va quitter sa mère. Il va quitter sa ville. Il va devenir grand. L’insouciance,
la liberté, la joie, et le bonheur, tout se termine.
Il regarde, il voit, s’éloigne. Il se sent triste.
« Ils » ont décidé ça pour lui. « Ils » ont choisi. Partir, aller là-bas, oublier
son passé, mentir, se comporter en homme.
D’une certaine manière, il n’est pas mécontent. Il a une attirance pour la
rumeur de la cité, une fascination ; les lumières, les rues interminables,
le métro, le monde... Mais, au fond, il a conscience, comprend, qu’il est l’enjeu
d’une bataille, qu’on ne fait pas tout ça pour lui, qu’il est là au milieu,
qu’il ne fait qu’obéir, qu’il ne fait qu’accepter, qu’il ne fait que dire oui.
Le jour venu, le jour du grand départ, il voit sa mère qui prépare ses affaires. Il la regarde. Elle pleure. Elle semble triste. Pendant des heures, elle repasse et elle trie. Elle plie, entasse. Lui fait le fier. Il ne dit rien. Il considère, il croit peut-être qu’il part pour un week-end ou des vacances. Déjà au loin les choses lui semblent différentes. L’horizon, le ciel, les paysages autour de lui s’éloignent, les sourires, les rires aussi.
Le voyage n’est pas long, il file très rapidement.
Les gens aussi semblent lointains. Il voit, dans les wagons, la campagne
qui fuit. Ah ! La ville, la ville quand il arrive, cet immense tourbillon
! Ce grand chaos des choses, ces bruits qui ne s’arrêtent jamais...
Il s’y installe, il fait ce qu’on lui dit. Ses yeux sont grands ouverts,
ses oreilles, et tous ses sens. Il découvre, il trouve, à chaque
seconde, à chaque instant, des goûts, des sensations nouvelles. Il
sait enfin qu’il est au cœur du monde, qu’il vit, qu’il s’apprête
à le faire, qu’il n’est plus loin, perdu, et ignoré, même si... Même
si des êtres lui échappent, même si quelques sourires s’éloignent,
des voix, des corps ; sa mère qui est restée là-bas, toute sa famille,
tous ses amis... Car oui, tout est plus grand, plus fou ici. Il n’a
plus de repères. Il se sent attiré, tiré, par quelque chose d’insaisissable.
Il sent des volontés contraires. Il sait qu’on va le surveiller.
Il se résigne, il se soumet, en regardant la ville, qu’il ne cesse, à chaque
instant, de découvrir.
Des visages, des voix reviennent autour de lui, quelques enfants comme lui qui le regardent. De petits êtres déjà cruels qui sentent sa différence, redoutent son caractère, qui tournent, observent, et le rejettent. Car la vie gronde, et il la sent, même si déjà en lui les souvenirs et les images s’entassent. Même si déjà il se sent las.
LE PERE
Il est encore très jeune. Il a connu une vie de lutte.
Il est tout comme l’enfant. Il est timide et triste. Mais il résiste.
Il a choisi. Il a voulu que l’enfant vienne, qu’il le rejoigne, qu’il
soit comme lui.
Le père veut s’élever. Il veut monter. Et être respecté et craint. Il veut
qu’on sache, qu’on dise, qu’on reconnaisse, qu’il est un homme intelligent,
capable, qui travaille bien, qui réussit. Il veut prouver au monde qu’il est
un homme, qu’il ne s’est pas laissé corrompre, qu’il s’est battu aussi, et
qu’il a survécu.
Il travaille dur ; le jour, la nuit, s’obstine, s’entête.
Sa femme, nouvelle compagne, plus jeune, plus ambitieuse, le pousse,
espère, qu’un jour, elle pourra se montrer, et faire comprendre qu’elle
est avec un homme qui vient.
Le père est là, mais il est comme absent.
Il sait bien sûr ce que c’est que souffrir. Il a connu le désespoir. Mais il
ne peut parler. Il ne sait pas le faire.
Tout jeune déjà, tout comme sera l’enfant, il était impétueux, irréfléchi.
Avec son propre père, personnage imposant, il n’a pas su parler. Il n’a pas
su comprendre. Avec sa mère qui lui semblait lointaine, il n’avait eu que des
regards. Avec le monde que des conflits.
Il a des souvenirs bien sûr, où il revoit toute sa famille, il sait ; il recommence,
le même chemin, la même distance, les mêmes desseins. Il est le père. L’enfant
est là. Il n’y peut rien.
Il parle, il dit. Pourtant l’enfant est loin.
Les seules conversations, les seuls mots qu’ils échangent,
les ramènent au passé, à la famille illustre, à leur nom, à leur
destin.
« La famille est fameuse et forte. Elle a une belle histoire. Tu en es l’héritier,
il faut que tu m’écoutes ! »
Et les paroles éclatent et puis s’éloignent.
L’enfant perçoit des bribes, monceaux de phrases : « la guerre... grand-père...
la Résistance... la Collaboration... l’arrière grand-mère... l’accident de
grand-père... »
Le père est seul. Il ne voit pas le monde, n’entend que le passé.
Il parle encore des armes, et du passé de la famille.
Il parle de la noblesse, s’égare, oublie l’enfant qui voit l’horizon
se troubler.
Car oui, qui va venir ? Qui va donc oser s’approcher, le regarder, l’entendre,
et l’écouter, vivre, se tenir avec lui ?
Il y a tant d’obstacles.
Le père ne comprend pas. Il ne sait pas.
Pour lui malgré tout son passé le monde est simple ; l’enfant doit obéir, suivre
ses traces, ne pas chercher à s’éloigner. Il doit donner sa vie. Il doit tout
accepter.
LA MERE
C’est un regard, un regard triste et terne. Ce sont
des yeux marrons déjà soumis qui sont restés là-bas dans la province.
C’est une voix aussi, qui se plaint et accepte. Oh ! La mère. L’enfant
sait qui elle est. Il sait, qu’elle ne l’a pas bien regardé, qu’elle
ne l’a pas voulu, qu’elle ne l’a pas aimé. Pourtant lui la regarde,
la voit, et l’aime.
Il se souvient très bien ; petit, elle ne s’occupait pas de lui. Elle le laissait
tout seul, elle l’ignorait.
Elle n’avait pas ces gestes des mères tendres qui serrent leur nourrisson comme
s’ils étaient un prolongement d’elles-mêmes. Elle n’avait pas ces grands regards.
Elle n’avait pas cette voix douce. Elle était là, mais elle était absente.
Son regard partait loin. Il voyageait. Il s’enfuyait. Il allait, il filait,
là, où, parfois, les yeux des femmes s’en vont. L’enfant lui restait là et
il souffrait.
La mère parfois semblait gênée de sa présence, embarrassée. Elle sentait, elle
savait qu’avec lui elle était obligée et soumise aux contraintes. Il fallait
qu’elle surveille, qu’elle veille sur lui. Il fallait qu’elle oublie sa liberté.
Il fallait qu’elle accepte d’être sa mère. Elle ne l’acceptait pas. Elle demeurait
absente. Elle était loin. Elle s’enfuyait. L’enfant savait qu’il dérangeait
la mère. Il la pleurait.
Parfois pourtant le soir avant de se coucher, avant
qu’il ne s’endorme, elle était là quand même. Elle arrivait. Elle
se faisait très douce. Elle lui parlait. De temps en temps aussi
elle s’inquiétait s’il était en retard en sortant de l’école. Elle
avait peur quand il faisait du sport. Et elle pleurait aussi quand
il disait qu’il allait s’en aller.
Quand il était malade, elle appelait vite un médecin. Le jour où il avait été
accidenté, elle avait même crié.
La mère. Elle était malgré tout la mère. L’enfant l’aimait. Il l’aimait, et,
en lui, son image scintillait.
L’ENFANT
(maintenant)
Il a pu faire sa vie. Il a vécu. Il a aimé, a survécu.
Il a cessé d’être un enfant.
Dans la ville, où il s’est installé, après toutes ces années, il
vit, il voit, il se souvient. Il revoit le passé. Il voit le père,
la mère, des ombres, de pâles fantômes. Ils sont à tout jamais en
lui gravés.
Il regarde, écoute, entend et voit.
Il voit la ville. Il voit le monde. Cette grande ville. Il s’y promène, il
y sourit.
Il marche, regarde autour de lui, découvre, comme pour la première fois ces
murs.
Il voit des yeux, entend des voix. Il baigne, se trempe dans la rumeur. En
lui l’enfant est mort.
Il a de temps en temps quelques sanglots qu’il réussit à étouffer. Il a quelques
images, des voiles de larmes, des sourires esquissés, de rares parfums qui
montent, ou des regards, des voix des plaintes. Des cris de joies lui viennent
aussi ; quelques enfants qui jouent, quelques gamins heureux et insouciants
qui filent au long des rues et qu’il regarde. Une douceur étrange. Au loin
l’horizon se dévoile. Il sent son corps. Il marche, fait quelques pas, redresse
la tête. Et il sourit, heureux, paisible, en respirant l’air tendre.
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