N° 17 du 30/12/06

CA VOUS ETONNE ?

La chronique d'Hector Plasma

La presse, à l’occasion d’un scoop retentissant dont elle a le secret, nous a appris tout récemment qu’une journaliste entretenait avec un politique une relation coupable...

 

Cette journaliste, au patronyme déjà fameux dans le monde médiatique, présente un journal de la nuit. L’homme politique lui est ministre. Quelle est la nature de leur crime ? Ni l’un ni l’autre ne sont mariés. Aucun des deux ne semble avoir laissé femme (ou mari) et enfants pour filer avec l’autre. Aucun d’eux n’a, en apparence, battu, ou violé l’autre. Alors ? Lui est ministre. Elle journaliste… Cela voudrait donc dire qu’il y ait collusion entre médias et politiques ? Incroyable. Comment ? Une journaliste, sur le service public ! Future star de l’information... Elle sortirait… ferait des choses avec un… et en période électorale… C’est mal. Une telle chose, dans un pays démocratique…


Ca vous étonne ?
Franchement.
Il y aurait collusion…
Sans blague.


Au nonsens, ça nous fait rien. Pas plus en tous les cas qu’un autre journaliste devenu maire ou député. Ou qu’un autre encore, se faisant conseiller et soutien très actif de machin ou bidule, ou qu’un autre soit marié avec tel ou tel cacique de tel ou tel parti... Un journaliste ? Mais qu’est-ce que c’est au juste ? Quelqu’un qui dit des trucs sans vérifier que ce soit vrai et sans plus se soucier des conséquences que ça aura ? Quelqu’un qui est content de pouvoir dire qu’il passe à la télé parce que ça prouve sa réussite ? Ou bien quelqu’un qui a de l’ambition et apprend à forger les opinons avant de se lancer en politique ?

 


 

 

Guy de Maupassant
CHRONIQUES POLITIQUES - Sulliver - 394 pages - 25 €

Pour sortir son disciple de son ministère et de ses débauches de canotier, Gustave Flaubert, à la fin des années 1870, met le pied à l’étrier de Guy de Maupassant pour qu’enfin il se fasse un nom dans le monde des lettres...

 

A l’époque, il ne suffisait pas pour ce faire d’être un auteur de talent, il fallait aussi avoir une position dans le monde du journalisme. Alors que Maupassant commence à affirmer ce talent avec la rédaction de Boule de suif en 1879, l’intervention de Flaubert lui ouvre les portes de deux des plus grands quotidiens parisiens d’alors, Le Gaulois et Gil blas. Jusqu’en 1889, Maupassant y donne non seulement l’essentiel de son œuvre, mais également des chroniques qui le montrent sous un autre jour.
Observateur scrupuleux de la vie sociale et politique, reporter, Maupassant s’y révèle un chroniqueur hors pair qui laisse le témoignage d’un temps où la morale et l’affairisme faisaient bon ménage.
Regroupées pour la première fois par Gérard Delaisement dans ce volume, ces chroniques montrent un Maupassant attentif au quotidien et au fait de l’actualité, et dont l’indépendance d’esprit ne se renie jamais.


Ce sont, tout à tour, les scandales financiers qui sont dénoncés, les lourdes erreurs commises par les gouvernements généraux des colonies françaises comme l’Algérie alors en pleine expansion et en proie à des soulèvements réguliers et toujours durement réprimés. De nombreuses réflexions sur l’absurdité du suffrage universel. Des diatribes sans cesse répétées à l’encontre de la médiocrité de la bourgeoisie, du triste sort des employés, et, aussi, de la bêtise des femmes mondaines.
Ces textes, s’ils sont d’un intérêt inégal, dégagent des thématiques dont la modernité et l’actualité sont frappantes. Maupassant, n’hésitant pas à apostropher présidents ministres et députés, y apparaît tel qu’en lui-même : intelligent, intransigeant, désespéré, et d’une ironie toujours cinglante.
Dans le climat agité des fragiles débuts de la Troisième République, le disciple de Flaubert, l’adepte des soirées de Médan y devient aussi le grand écrivain que l’on connaît aujourd’hui. Ce qui de fait place ce volume, malgré les innombrables coquilles dont il est émaillé (la faute à l’éditeur), aux cotés de ceux des contes et nouvelles.

 



Stéphane Esserbé

 

 

 

CROISEMENT                                             par Jean-René Godule

Quand Jean-René change de registre...

 

On se voyait tous les matins. A la station Franklin nous nous croisions. Elle arrivait. C’était toujours le même frisson. Le même genre d’émotion. Nous le sentions. Malgré l’heure matinale, et malgré la fatigue, malgré le monde… Elle était toujours très coquette. Bien habillée. Coiffée. Et maquillée. Elle paraissait légère. Par beau temps, elle portait des jupes courtes, qui, pourtant, n’avaient rien de vulgaires. Elle avait de beaux chemisiers, un sac à main marron. Doucement, elle arpentait le quai en faisant claquer ses talons. Quand elle se retournait, son regard plongeait vers le mien. C’était ce moment-là qui nous troublait. Cette minute. Cela nous échappait. Nous le voyions. C’était plus fort que nous. Nous ne maîtrisions plus à cette minute nos sentiments. Une fraction de seconde, nos deux regards se rencontraient. Des flammes. Je savais tout ce qu’elle était. Depuis toujours. Nous étions là l’un face à l’autre depuis l’éternité. Son regard m’était familier. Et sa présence allait de soi.


Je ne me souciais pas de son passé. Je n’essayais pas de deviner son nom. Il y avait, sur sa peau, une petite rougeur. Elle feignait par moments comme une irritation. Elle tentait de tourner la tête. D’une seconde à l’autre, je le sentais, son âme s’abandonnait. Elle venait là. Elle approchait. Je sentais son parfum. Le grain même de sa peau, sa bouche… Un sourire, un étonnant sourire malgré sa retenue, malgré l’endroit où nous étions se dessinait sur ses lèvres secrètes. Ce sourire-là n’existait que pour moi. Nos yeux parlaient. Chaque matin, lorsque nous nous croisions, cela recommençait. Le chaos de la ville autour de nous grondait. L’agitation. Nos regards s’allumaient. Nos vies s’illuminaient.
« Tu vas bien ? » semblait-elle demander.

De temps en temps, certains matins, elle était plus nerveuse. Quelque chose dans ses gestes m’inquiétait. Son regard paraissait furieux. M’interrogeant lorsqu’il croisait le mien il avait d’abord semblé m’éviter. Puis une douleur en émanait. Dans ces cas-là il me semblait juste avant l’arrivée d’un train entendre une voix me dire : « Viens ! » Je restai muet. Et le train arrivait.


Je la voyais au-delà du wagon derrière les vitres, telle une silhouette flottante glisser doucement. Elle s’installait, me regardait. Et puis le train disparaissait.

D’autres fois, une inquiétude étrange me dévorait. Car certains jours je la manquais. S’il arrivait ainsi que nous fussions plusieurs journées sans nous croiser, quand nous nous retrouvions ses yeux me lançaient des éclairs. Je devais m’excuser, m’expliquer, parler en un sourire. Longtemps alors elle m’ignorait, me méprisait, puis, au bout de quelques temps, d’un seul coup s’apaisait.
A nouveau ses yeux étaient doux. Elle semblait prête à s’approcher. Je sentais sa présence. J’avais cette impression, en la voyant, que d’un instant à l’autre elle allait arriver.


Il s’écoula ainsi plus d’un été. Nous restâmes là à nous croiser. Moi me disant de temps en temps qu’il fallait en finir, quand, elle se mit à changer.

C’était par un matin d’automne. Il faisait frais. Dehors, les frondaisons tombaient. Ses yeux paraissaient rouges. Elle n’était pas comme d’habitude. Habillée à la hâte. Tout juste maquillée. Et quelque chose dans son allure flottait. « Quoi ? » sembla-t-elle me lancer en me voyant. Je restai muet. Je ne sus, en effet, que dire ni quel comportement avoir. Je l’observai arpenter fébrilement le quai, me lançant ses yeux noirs. Un instant j’hésitai. Je voulus la rejoindre. Elle disparut une nouvelle fois.
Les jours d’après elle ne vint pas. Quand elle revint elle n'était plus la même. Son visage était froid. Et ses yeux vides. Lorsqu’elle me vit elle eut un geste.
Je ne sais pas exactement comment ça s’est passé. J’ai vu je crois un instant le bonheur. Il m’a semblé respirer son odeur. J’ai eu cette impression de la sentir tout près.

 

Un train est arrivé. Dans un grondement terrible il est entré dans la station. Elle a sauté d’un bond. Je n’eus le temps de rien.
Je vis encore son beau visage. J’entendis quelques cris. Plus rien.

 


La citation de la semaine

 

"... la réalité ne se forme que dans la mémoire..."

 

Marcel Proust - Du côté de chez Swann

 

 



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