FAUDRAIT SAVOIR
La chronique d'Hector Plasma
Il y a trois ans, c’était nous. On nous avait fait un référendum. On avait eu une belle campagne...
On avait eu les partisans du non et ceux du oui. L’Europe, que dans l’ensemble
peu remettait en question, en avait besoin pour avancer. Il fallait
s’unir, tous s’embrasser, sous le bon patronage d’un texte unique,
garant de nos bonnes volontés. Il fallait dire oui. On était obligé.
Las ! Ce qui longtemps avait semblé impensable, au final, s’était produit.
La France, en se rendant aux urnes, avait dit « non ». Ce fut un drame
aux conséquences incalculables. Et toute l’Europe qui nous montrait
du doigt. C’était grave. Ce qu’ils sont bêtes ces français ! Ils n’y
comprennent rien !
Le temps était passé pourtant.
Et puis, un certain sinistre 6 mai, nous eûmes un nouveau
président. Actif celui-là. Très efficace. L’Europe ? Pas de problème
moi je m’en charge. Et rapidement. Un tout nouveau traité ? Moi j’en
fais un. Et celui-là en France on ne prendra pas le risque de le référendumiser.
Croyez-moi, on fera ça au parlement. Oui mais voilà, il n’y pas que
la France. Il n’y a pas que la Hollande. Il y a aussi d’autres pays.
Et, décidément, on dirait que l’Europe ça pose quelques problèmes à
plus d’un peuple. Ah le suffrage universel ! Le principe même de la
démocratie… Finalement, ç’a du bon. Mais… Qu’apprenons-nous ? ! On
le contesterait ce bon principe ! A quoi ça rime ? Pour qui est-ce
qu’on nous prend ? On nous demande bien notre avis ou non ? Alors,
pourquoi parler de revoter ? Faudrait savoir.
Joris-Karl
HUYSMANS
EN MENAGE - Sillage - 316 pages - 16,50 €
A la fin du XIXe siècle, deux amis, André et Cyprien, jeunes encore, artistes tous les deux, sont confrontés à la question du mariage et du concubinage. Le premier, André, écrivain sans succès, est marié mais prend son épouse en flagrant délit d’adultère. Le second, Cyprien, peintre qui n’a pas plus de réussite, célibataire résolu, n’a jamais envisagé de se mettre en ménage…
« En ménage », livre atypique dans l’œuvre de Joris-Karl Huysmans, est une véritable
étude sur le mariage et ses enjeux à la fin du XIXe siècle.
André et Cyprien en effet, deux artistes qui n’acceptent pas l’ordre
bourgeois, se trouvent tous deux confrontés aux problèmes que pose
le fait de se marier ou non. L’intrigue se noue ainsi : André, rentrant
chez lui prématurément après une soirée passé avec Cyprien, surprend
son épouse dans les bras d’un autre. Il quitte son domicile et va se
réfugier chez son ami avant de retrouver un appartement et de se jurer,
encouragé par Cyprien, qu’on ne l’y reprendrait plus. Mais le temps
passant, la vie de garçon le lasse, et « les crises juponnières » éclatant,
André éprouve à nouveau le besoin de se mettre « en ménage. » D’autant
qu’au final, son ami lui-même, Cyprien, irréductible célibataire, finit
également par céder et en arrive à se « coller .» Thème central du
livre, la vie de couple et tous ses affres sont ici passés au crible
avec beaucoup de perspicacité, d’ironie et d’humour.
Dans la belle langue de Huysmans : « Près des filets luisants des couverts et des lames claires des couteaux, les assiettes mettaient sur le blanc de craie de la nappe des ronds d’un blanc plus jaune que surmontait les gris diaphane des verres traversés par des coulées de jour qui descendaient du calice dans le pied où elles s’arrêtaient scintillant en un point vif », c’est malgré tout un livre au vitriol qui est ici proposé, tant l’ordre bourgeois et toute son hypocrisie y sont malmenés. Le mariage en effet, gage de bonnes moeurs de cet ordre triomphant de la fin du XIXè siècle, y est montré dans tous ces paradoxes et contradictions. Il n’a de réel sens que dans une société puritaine. Et met en relief le rôle et le caractère ambivalent des femmes dans l’ordre social. Deux modèles d’union sont proposés : le mariage petit bourgeois, qui n’est qu’un arrangement où les apparences doivent avant tout être sauvées, et le concubinage, qui peut à la rigueur, lorsqu’il est noué entre deux être qui décident de s’entre aider sans se soucier des convenances, peut constituer un modèle viable.
Très loin du convenable, Huysmans fait preuve dans ce
livre d’une incroyable modernité, tout en restant, sur le plan du style,
dans la dentelle et le raffiné. Peu tendre envers la gent féminine
: « quand on est las des femmes et qu'on commence à crier de bonne
foi qu'on les déteste, on peut graisser ses bottes et se faire donner
le viatique. Le mariage et le concubinage sont là ; les désastres sont
proches », il ne ménage pas non plus les hommes qui par faiblesse et
lâcheté préfèrent le plus souvent aller à la facilité. Hommes et femmes
renvoyés dos à dos dans ce qu’on appelle le couple et tout ce que ce
dernier apporte dans la marche du monde, c’est l’ordre même de l’humanité
qui est y raillé. Une lecture saine. Un roman tout à fait d’actualité.
Stéphane Esserbé
CHRONIQUES DES TEMPS HUMIDES par Bernado*
(textes et dessins)
"Le monde était heureux. La guerre et la misère inconnues. Les forces célestes,
trop longtemps oubliées s'en offusquèrent : l'homme devait suivre
son destin et s'en prendre plein la gueule. Alors il y eut la pluie.
Des années de pluie. Les eaux montèrent. Il n'y avait plus que l'eau.
Il parait que le ciel n'a pas toujours eu cette couleur. Ceux qui
restèrent au sommet des tours eurent raison : il ne reste plus que
nous : l'Arche. Je dois maintenant vous parler de Mavis Brünn. Il
était sans histoire. L'entretien des ponts et passerelles de l'Arche
occupait ses journées et sa vie. Il passait ses nuits en fumant à
regarder répéter les danseuses. Mais l'Arche a eu besoin de lui.
Lui seul pouvait réussir cette mission. Et lui seul était assez con
pour l'accepter. Ils sont venu le chercher." (a suivre...)
Téléchargez le PDF des quatre premières planches
* Bernardo est architecte, dessinateur et mime.
La citation de la semaine
"La guerre est une rechute temporaire de l'humanité, une dégénérescence de l'histoire qui s'emballe."
Patrice Locmant - "J.-K. Huysmans - Le forçat de la vie"
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