N° 11 du 1/11/06

JEAN GRENIER POUR MEMOIRE...
Le site littéraire : humeur

La chronique d'Hector Plasma

« Les élections sont un mode de divination rationnalisé puisque, au XIXe siècle, où ce mode était en honneur, il était censé représenter la volonté générale après élimination des mineurs, des femmes. Jean Paulhan a fait remarquer son caractère antidémocratique, même si la consultation est étendue à tous, par suite des inégalités que ce système crée entre l’électeur et l’éligible, presque aucun électeur n’ayant de chances d’être éligible, ni même de choisir les éligibles. »

Le site littéraire : Jean GrenierC’est en ces termes que Jean Grenier évoque les élections dont on nous ressasse ces derniers temps l’importance capitale. Dans son livre paru en 1948, « Entretiens sur le bon usage de la liberté », il lève ainsi le voile sur cette grande mystification que sont la démocratie et le suffrage universel. Dans ce livre important autant que méconnu, il démontre qu’il peut exister en effet autre chose que ce qu’on tend à nous faire croire aujourd’hui. Et si voter n’était pas important ? Et si, au bout du compte, on ne choisissait rien ? Dans ce livre, Jean Grenier évoque le Wou-Wei, c’est à dire le non-agir, l’un des préceptes du Tao qui « exalte au plus haut degré la liberté d’indifférence » L’important étant d’avoir « les yeux ouverts et de ne pas chercher à se mentir. » Loin de cette facilité qu’on imagine, le Wou-Wei, qui impose au sage une difficulté bien plus grande que celle imposée à l’homme d’action : à savoir celle de vaincre ce « désir inassouvissable qui conduit non seulement à aimer, à haïr, mais encore à juger du bien et du mal, du vrai et du faux etc… » pourrait proposer au modèle occidental une alternative bien plus rationnelle que celle actuellement en usage pour régir sa façon d’être à l’univers en cessant de se prendre pour Dieu et en arrêtant, tous les 4, 5 ou 7 ans, de faire croire aux gogos qu’il peut leur arriver à eux aussi d’exercer par moment un quelconque pouvoir. « On ne commande à la nature qu’en lui obéissant. » Le Tao, « méthode la plus radicale qui ait jamais été conçue de fusion de la destinée individuelle avec le Destin cosmique », nous l’enseigne. Et s’il n’est pas toujours facile d’obéir pour le sage, il peut être intelligent de ne pas le faire pour l’homme d’action occidental… lenonsens tenait à le dire. Le système électoral en place n’a absolument rien de démocratique. La démocratie n’existe pas. Voter est inutile.


 

 

Le site littéraire : livres

Marie Tussaud - Francis Hervé
MADAME TUSSAUD, MEMOIRES ET SOUVENIRS SUR LA REVOLUTION FRANCAISE - Arléa - 277 pages - 25 €

Comment une femme peut-elle être amenée à côtoyer pendant 9 ans la Cour de Louis XVI en évoluant parmi les figures les plus illustres de son temps, et quelques années plus tard se retrouver à modeler les visages des plus célèbres guillotinés de l’époque en restant apparemment imperméable aux événements ?


Le site littéraire : Madame TussaudEn apparence récit d’une vieille dame innocente placée par le destin au cœur de l’histoire sanguinaire de la Révolution Française, les mémoires de Madame Tussaud sont en fait un trésor de subtilité dont il ne faut pas être dupe. Leur grand intérêt ? A la fois de faire découvrir la personnalité énigmatique de Marie Tussaud, fondatrice du fameux musée du même nom, et d’évoquer, à la manière d’une chronique, la Révolution Française, et plus particulièrement l’épisode sanglant de la Terreur.
Recueillis par un ami de Madame Tussaud, Francis Hervé, français comme elle émigré en Angleterre sous l’Empire, ces souvenirs précis et circonstanciés (l’ordre chronologique est respecté), en disent bien plus long sur le personnage de la célèbre vieille dame qu’ils ne le voudraient.
Marie Tussaud, née Grosholtz d’un père militaire à Strasbourg en 1761, est appelée à tenir compagnie à Madame Elisabeth, sœur du roi, à partir de 1780 à Versailles. A la veille de la Révolution Française, elle occupe une place privilégiée de laquelle aucun des événements à venir ne lui échapperont. Initiée à l’art du modelage de figures de cire par le docteur Curtius dont sa mère est la gouvernante, elle a déjà eu l’honneur de « modeler » les visages de Voltaire et Rousseau et devra bientôt réaliser ceux des plus célèbres guillotinés après leur exécution (de son ancienne maîtresse à Robespierre en passant par Danton).
Destin singulier, mais assumé comme une mission importante par l’auguste vieille dame.
Le récit commence mollement avec toutes les précautions d’usage (préface de la traductrice, préface de Francis Hervé rapporteur-narrateur du récit). Galerie peu intéressante de portraits des célébrités d’alors, il se transforme rapidement en une chronique enlevée des journées sanglantes de la Terreur.


La future Madame Tussaud (Marie Grosholtz épousera un dénommé François Tussaud en 1795), se délecte du spectacle. Même si sa vie ne semble plus qu’un affreux concours de circonstances visant à la pourvoir des plus notoires têtes tranchées dont elle a charge de réaliser le modelage avec la plus grande méthode.
Aux épisodes les plus terribles de la Terreur, répond en effet la stupéfaction suscitée par l’attitude faussement placide de Marie. Si bien que sa vraie personnalité affleure ; intelligence froide d’un fossoyeur fasciné par les dépouilles d’hommes et de femmes célèbres, qui se réjouit, sans y laisser paraître, le jour où la tête de Robespierre lui tombe dans les mains.
Son œuvre future n’en devient que plus lisible : musée-curiosité dont la fierté essentielle reste sa chambre des horreurs où les plus mémorables exécutions capitales sont reconstituées.
Ses souvenirs constituent un ensemble intéressant qu’il faut lire avec le recul nécessaire, heureux au bout du compte de ne pas avoir connu Paris entre 1792 et 1794.



Stéphane Esserbé

 

 

 

Le site littéraire : prose

LA FOULE                                                    par Jean-René Godule

La foule, est-elle l'amie de Jean-rené ?

 

Le site littéraire : La fouleLa lumière monte et les rues paraissent calmes. Du loin, ne m’arrive pas un bruit. Mon cœur bat normalement.
Je me suis, en m’éveillant, levé sans grande difficulté. Je me sens plutôt bien et tout me semble prêt. Je vois la foule. Spectacle ahurissant. Combien de fois me suis-je posté à la fenêtre avec ce sentiment mêlé de crainte et d’espérance ? Durant combien d’années ai-je répété ces gestes ?

J’étais demeuré seul. Les soirs d’été, je me faisais l’effet d’une gêne. Les jours de fête, je sentais de la haine. Il n’était guère qu’au quotidien qu’on me laissait. Mon regard, ne perdait rien.
J’aimais bien regarder. Mon grand loisir était de me promener. Après les heures sordides… Je flânais longuement, et me laissais porter. Ce qui me stupéfiait, c’était cette insouciance. Je ne vivais qu’en certaines occasions. Au réveil. Ou le soir en rentrant. L’hiver. J’étais certain que l’heure arriverait.

Le matin, je me levais. J’allais à la fenêtre. Puis j’attendais. Au bout d’un long moment je filais vers la salle de bains et me rasais. J’avais peur. Ensuite je m’habillais. Lorsque j’étais sorti l’air frais me caressait.

Les jours étaient plus longs. Je me glissais à la fenêtre. Mes repères changeaient. Je me levais toujours, mais tout me semblait différent. Je lisais, sur les visages, de l’inquiétude. Je sentais une force. Il me semblait que mon esprit s’ouvrait. D’une minute à l’autre, des événements se produiraient. Cette inquiétude me transportait. Je nourrissais mon espérance. J’imaginais. Je voyais les hommes s’arrêter. Lever la tête. Gronder. Scruter le ciel. Je m’inventais qu’ils s’immobilisaient. Du loin venaient des signes. Je sentais en moi des murmures. J’agitais une main.

J’avais senti le doute. L’effroi. De la fenêtre… Mon cœur battait. Il y avait des parfums.

Les murs tremblent. Toute l’existence. Chaque vibration me semble pouvoir troubler l’horizon.
La foule s’agite.
Depuis longtemps je sais. Cette foule sait-elle même que j’existe ? L’attente me paraît longue. Les rues, je le sens grondent. Les pavés vibrent. Le temps s’arrête.

 

 

 


Le site littéraire : citations

La citation de la semaine

 

"Un entretien avec un ouvrier maçon qui fait sa manille nous rapproche plus de Pascal qu'une conversation avec un critique littéraire, qui naturellement nous dit ce que Pascal n'a pas et aurait dû faire."

 

Jean Grenier - Les îles

 

 

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