DU SUFFRAGE UNIVERSEL...

La chronique d'Hector Plasma
Nul ne remet en question aujourd’hui les vertus du suffrage universel. Dans nos sociétés occidentales, se rendre périodiquement au bureau de vote est non seulement un rite incontournable,
mais également un acte fondamental, perçu, ou sensément perçu, comme
un devoir, obligation morale à laquelle se soustraire constitue presque
un acte condamnable. Ce rituel, si naturel puisse-t-il sembler de
nos jours, n’est pourtant pas si vieux. Son histoire est récente,
et tout à fait révélatrice.
Adopté en France pour la première fois par la Constitution de 1793, le principe du suffrage universel est directement issu de la Révolution Française,
révolution, qui, in fine, transféra le pouvoir politique et économique
de la Noblesse à la bourgeoisie. Proclamé le 2 mars 1848 à l’issu d’une
autre révolution, celle de Juillet, il ne fut élargi aux femmes qu’en
1944.
La notion de suffrage universel n’a donc en France qu’un peu plus de 150 ans,
et n’est pleinement appliquée que depuis 62 ans. Plusieurs révolutions (c’est
à dire plusieurs changements de régimes politiques), une guerre perdue (c’est
à dire une défaite),
auront été nécessaires à ce mode de scrutin pour s’imposer.
La Révolution Française a mis fin au règne économique de la Noblesse et y a substitué la bourgeoisie. Celle-ci, dont l’activité principale est le commerce et les échanges, ayant tout intérêt, pour pouvoir continuer à prospérer, de mettre fin aux privilèges de la Noblesse. Avec la Révolution Française, dont les principes furent largement inspirés de la Révolution Américaine, et l’avènement de la bourgeoisie, naissait ainsi une société nouvelle dont le fonctionnement était basé principalement sur les échanges commerciaux et dont la valeur étalon était l’argent. Au fil des décennies, de restaurations en révolutions, de coups d’état en proclamations républicaines, l’idée du suffrage universel a fait son chemin. Plus les échanges commerciaux se développaient, plus les phénomènes de masses augmentaient, plus le suffrage universel progressait. Difficile, au regard de l’évolution de toutes les sociétés dites modernes, de ne pas s’interroger sur le sens de cette évolution. Le suffrage universel est-il le mode de scrutin le plus adapté aux sociétés de consommation ? Est-il indispensable au bon fonctionnement des économies capitalistes ?
Contrairement à ce qui existait sous l’Ancien Régime, le suffrage universel permet à tous, gouvernants et gouvernés, de diluer, le cas échéant, ses responsabilités. Les uns sont élus, les autres élisent, et le moment venu, en cas d’échec, ont la possibilité de se rejeter les responsabilités les uns à la face des autres cependant qu’à côté les échanges commerciaux peuvent se poursuivre (ce qui advint en France entre 1940 et 1944). Sous l’Ancien Régime, officiellement honni et l’on comprend pourquoi par la République, ceci n’existait pas. La Noblesse faisant la guerre, et le peuple travaillant.
Sous l’Ancien Régime, la classe dirigeante, la Noblesse, avait pour devoir de protéger les populations. Sous la République, régime dont le fonctionnement est régit par le suffrage universel, la classe dirigeante n’a aucun devoir et ne fait que s’enrichir. Lors des guerres, nombreuses et destructrices depuis la Révolution, ce comportement a impliqué l’envoi du peuple au feu en lieu et place de la bourgeoisie, ce qui a permis en outre aux échanges commerciaux de pouvoir continuer pendant les hostilités. L’étude des guerres modernes est tout à fait révélatrice du rapport suffrage universel/société de consommation. N’est-il pas frappant de voir qu’en France le suffrage universel est étendu à tous en 1944, année même ou les accords du GATT sont signés et au moment où les Etats-Unis prennent les rênes économiques du monde moderne ? N’est-il pas étonnant de voir que le président de la République, en France toujours, est élu au suffrage universel direct à partir de 1962 au terme d’une crise grave et d’une guerre coloniale et alors même que la société de consommation à outrance voit le jour ?
Aujourd’hui, comme l’ont montré le déroulement des dernières élections présidentielles au Etats-Unis et en France, le suffrage universel, direct ou indirect, semble lui-même être entré en crise. Est-ce parce que le modèle de nos sociétés de consommation a vécu ?
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François Vernet
NOUVELLES PEU EXEMPLAIRES - Tirésias - 215 pages - 22 €
Une période peu exemplaire : la défaite militaire française de 1940 et les débuts de l’Occupation. Une langue pure et
un style très classique. Un auteur de talent. Voici un vrai petit
chef d’œuvre.
7 nouvelles constituent ce recueil. Chacune d’elles évoquant cette période refoulée
des débuts de l’Occupation en France métropolitaine. François Vernet
(de son vrai nom Albert Sciaky), dit Gabriel, Santerre, ou encore Henry
Bernard, mort en déportation à 27 ans, s’y montre très brillant.
Alors qu’un monde vient de partir en fumée, des survivants, après le désastre,
essaient tant bien que mal de s’organiser. En peu de temps, tout vient de disparaître
: les certitudes et les repères. Les préoccupations principales sont celles
inhérentes à la survie de chacun. Et le destin des uns et des autres se noue
autour de cette nécessité. Certains, comme Féodor Féodorovitch Abiadkine, dans
la nouvelle « El Desdichado », veulent rester fidèle à leurs promesses et témoignent
de la défaite vécue comme un sacrifice inutile. D’autres, perdus et naïfs,
se refusant à croire que la France ne soit plus la France, connaissent la douloureuse
expérience de l’arbitraire. Tandis que d’autres encore, par nécessité autant
que par curiosité, se livrent au trafic et au marché noir de haute volée ou
refusent de croire que le monde a brutalement changé.
Dans ces textes de longueur inégale (4 à 40 pages), la lâcheté, la détresse
et les compromissions prennent le lecteur à la gorge. François Vernet est en
effet lucide. Et, presque à vif, dresse le tableau d’une époque où tout espoir
semble banni.
Loin des personnages de Vercors, tout aussi éloignés de ceux de Marcel
Aymé, les hommes et les femmes dont il est question dans ce recueil
sont des êtres
désespérés qui cherchent à s’en sortir. Ni héros ni traîtres, ils se montrent
tels qu’ils sont : des êtres humains sans perspectives.
Le lecteur en frémit. Mais salut le talent de François Vernet qui témoigne
de manière saisissante d’une époque où la France était coupée en deux. Et
où l’espoir unique était de pouvoir passer une ligne (la Ligne de Démarcation)
à l’existence éphémère.
Le style est remarquable. Et les intrigues plus vraies que l’histoire elle-même.
Documents de premier plan sur une
période volontairement oubliée, ces textes sont dignes de la tradition des grands nouvellistes français. Difficile,
à leur lecture, de ne pas rendre hommage à son auteur dont la mort prématurée
a certainement privé la littérature française d’une œuvre de premier ordre.
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VERTIGE par Jean-René Godule
Quand Jean-René Godule regarde son corps, qu'arrive-t-il ?
Je regarde mon corps et je le trouve étrange. Je n’arrive pas à croire en sa
réalité. Quelque chose, dans ses mouvements m’étonne. Je ne suis pas
certain qu’il s’agisse bien de moi, que cette chair enveloppe ce que
je pense. Elle me semble inconnue. Ma présence me dérange. Je crains,
à chaque instant, une défaillance. Mon cœur va-t-il lâcher ? Mes os
vont-ils se rompre ? Je vais mourir. Pourtant je vis, et une force
émane de moi.
Mes gestes sont précis. Ils obéissent. Cela me gêne. Quelque chose
de plus fort m’entraîne. Suis-je bien un homme ? Lorsque je me vois
j’en ai la certitude.
Cependant, quelque chose d’étranger me trouble. Il y a, en effet, dans l’éclat
de ma peau, des reflets qui m’échappent, et par moment des faux-mouvements. J’ai
peur qu’un jour cela ne lâche. Je crains de perdre tout contrôle. Et si je m’en
allais ? Si d’un seul coup mes muscles s’exposaient ? Je m’imagine un autre.
Quelqu’un, qui aurait ce sourire. Et ce corps plus violent. L’image que j’ai
de moi m’absorbe. J’en ressens de l’effroi. Des pulsions me saisissent. Je me
vois, comme si je sortais de moi-même. Des gémissements me viennent. Quand mes
mouvements m’échappent, lorsque je vois mon ombre, il semble qu’un désir m’emporte.
Il m’arrive une voix, quelqu’un qui m’invective. Qu’importent mes frayeurs. Mon
corps a ses raisons. Je voudrais être aveugle, ne plus avoir mémoire. Je voudrais
que mon cœur… J’en suis meurtri. Le contrôle
que j’exerce est approximatif.
Un vague espoir me porte. Je marche. Au milieu de la ville je me sens étonné.
Les regards que je croise me sont hostiles. La
route semble tracée. Je n’entends plus les cris. Qu’on me conspue ! J’accepte
tous les risques.
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La citation de la semaine
"Que devrait être, en réalité, ce suffrage de tous ? La représentation exacte
de toutes les forces vives, effectives, agissantes, d'un pays, proportionnellement
à la puissance de ces forces.
Or, une seule est représentée : le nombre."
Guy De Maupassant - "Va t'asseoir !" Le Gaulois, 8 septembre 1881
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