OU
VA LA FRANCE ?

La chronique d'Hector Plasma
En ces temps d’intenses préparatifs électoraux, il est de bon ton de s’interroger sur l’avenir de notre chère patrie. Soucieux de ne pas laisser ce privilège aux seuls organes de presse officiels quels qu’ils soient, lenonsens vous propose aujourd’hui ce numéro un peu spécial dans lequel il vous expose son point de vue…
La
République préside aux destinées de la France depuis maintenant plus
d’un siècle. Régime politique accommodant qui permet aux nantis de
prospérer en laissant à la plèbe l’illusion du choix et de la liberté
grâce au suffrage universel, elle n’a pas hésité, au cours de son histoire, à envoyer ses enfants se faire
massacrer lors de conflits sanglants tout en prenant bien la précaution chaque fois de mettre ceux qu’elle considère
comme ses élites à l’abri. Alors que depuis plus de 60 ans aucune guerre
destructrice n’a eu lieu sur le territoire national, tandis que la
guerre, pour tous les systèmes dits démocratiques comme le nôtre, semble se jouer maintenant sur le front économique et que ce
qu’on appelle « la crise » depuis plus de 30 ans ronge peu à peu notre société, qu’en est-il exactement
de l’avenir de notre chère patrie ?
Sous la République, les crises ont été nombreuses. Souvent, voir presque toujours, provoquées par des guerres ou la violence (deux guerres mondiales, décolonisations, manifestations...). Des Républiques ont succombé quand par ailleurs les circonstances laissaient aux ambitieux l’opportunité de déployer leur volonté (Pétain, De Gaulle…) Mais renaissant toujours et de la même manière. Comme, encore, après la Seconde Guerre Mondiale et le désastre qu’on sait pour nous en 1940. Ainsi, alors qu’un travail de tous les jours étaient souvent effectué par les sans grades (comme cela fut le cas en France métropolitaine entre 1940 et 1944 par la Résistance), il semble toujours inévitable, tôt au tard, que le pouvoir et ses attributs revînssent toujours aux mains des mêmes (ce qui advint à la Libération). Des occasions historiques de reconstruire et d’assainir au moins pour un temps la vie politique ont ainsi été sabordées au nom de l’unité du pays, mais en réalité pour permettre le retour aux affaires d’une caste qui souvent, aux minutes les plus tragiques, avait failli.
Aujourd’hui, nous n’en sommes plus là. Et pourtant… Ne vivons-nous pas dans un régime politique archaïque construit de toutes pièces par l’un des derniers grands autocrates que la France ait connu et lui-même intronisé grâce au dernier coup d’état perpétré sur le territoire ? Ne retrouvons-nous pas, dans les cabinets ministériels, les noms de ces dynasties bourgeoises dont le lustre n’a d’égal que l’incompétence et ce depuis que la République existe ?
En 1945, la France a raté le grand rendez-vous qu’elle avait avec elle-même.
Alors qu’une poignée d’hommes dont le courage n’était pas à démontrer osait
écrire « De
la Résistance à la Révolution », il aurait été possible, en les entendant, de construire une société plus
juste et équitable. Peut-être aurions-nous ainsi évité la création de nos
actuelles cités ? Peut-être la France, laissant enfin les postes à responsabilités
aux compétences et non pas aux nantis aurait-elle su évoluer ?
Chacun s’accorde aujourd’hui à souligner l’importance des prochaines élections.
Alors qu’une nouvelle génération de candidats quoi qu’il en soit s’élève, alors
qu’une femme pour la première fois a des chances d’être élue, alors que de
toutes parts la société française chancelle et se radicalise, les électeurs,
paradoxalement passionnés par cette élection, n’ont plus guère d’illusions.
Au moment ou la haine s’installe, cela pour nous est clair : bientôt en France
viendront des temps plus décisifs, où il faudra des hommes comme il s’en révéla
par le passé...
Dominique Lormier
COMME DES LIONS - Calmann-Lévy - 329 pages - 20 €
En 1940 la France connut le désastre militaire qu’on connaît. En 45 jours, son armée, la même qui avait résisté vaillamment 4 années durant à l’armée allemande, a été vaincue. Ce désastre, qui hante toujours aujourd’hui la mémoire collective de tout un peuple, aussi inattendu ait-il pu sembler, a fait naître une légende tenace : celle d’un soldat français qui ne s’est pas battu...
Cette
légende, bien évidemment, et comme toutes les légendes, se trouve contredite
par les faits. Car en effet, l’armée française, du 10 mai au 25 juin
1940 a dénombré 92 000 morts et 250 000 blessés et a perdu 2 500 chars
et 900 avions. Tandis que dans le même temps elle infligeait à l’armée
allemande des pertes à hauteur de 49 000 tuées, 111 000 blessés, 1
800 chars et 700 avions. Tout cela sans se battre ?
Cette légende est intéressante. Et touche pour nous le cœur du problème français.
En 1940, les soldats français se sont battus et ne peuvent être tenus pour
responsables de la défaite. En 1940, comme le rappelle Dominique Lormier dans
ce livre, ce sont les élites qui ont failli. Tout comme dans les premiers mois
de la guerre de 14. Tout comme lors de la guerre de 70 (autre désastre). «
La défaite militaire de la France en 1940 est avant tout liée aux erreurs tactiques
et stratégiques de ses principaux généraux », écrit Dominique Lormier. Pourquoi
alors a-t-on choisi de dire que le soldat français ne s’était pas battu ? Pourquoi,
alors que l’armistice était signé le 22 juin et que la Ligne Maginot, cernée
mais intacte refusait toujours de se rendre le 4 juillet, a-t-on construit
cette légende ? Tout simplement parce qu’il est plus facile de faire endosser
une faute à un soldat plutôt qu’à un général, à un citoyen, plutôt qu’à un
président. C’est ce que le lecteur découvre dans ce livre
: l’incompétence des élites fut la principale raison de l’effondrement de la
France, le sacrifice de ses soldats son honneur. Les livres d’histoire de la
République ne le disent pas. On comprend bien pourquoi.
On découvre ainsi dans ce livre, que :
. La plus grande responsabilité du désastre incombe au Général Huntziger, Saint-Cyrien,
piètre militaire mais fin politique, qui a, ne tenant pas compte des avertissements
d’autres généraux plus avertis, imprudemment dégarni le front des Ardennes
avec les conséquences qu’on connaît...
. Que les concepteurs du plan d’attaque allemand (Guderian et Manstein), avaient
52 ans, quand leurs contemporains français, De gaulle, Juin et De Lattre, n’étaient
que des généraux de division et ne pouvaient prétendre à des responsabilités
plus élevées… (les commandants d’armées français n’avait pas moins de 60 ans)…
. Qu’entre la désastreuse intervention à la radio de Philippe Pétain le 17
juin et la signature de l’armistice, 1 100 000 soldats français ont été faits
prisonniers…
. Que de nombreux maires, dans de nombreuses villes, après l’intervention de
Philippe Pétain à la radio, empêchèrent des soldats français de se battre et
favorisèrent l’avancée des allemands avec l’aide de la population…
. Que sur la Somme et l’Aisne, les armées françaises résistèrent efficacement
aux armées allemandes, mais reçurent des ordres de repli parfois injustifiés…
. Qu’à Abbeville, le Général De Gaulle, après une contre-attaque victorieuse,
menaça un temps les arrières des troupes allemandes massées devant Dunkerque,
mais que cette situation ne fut pas exploitée…
. Que la Ligne Maginot fut sommée de se rendre par le gouvernement de Philippe
Pétain alors que la plupart de ses ouvrages étaient intactes et que tous les
soldats qui la servaient furent envoyés en captivité sans même que le gouvernement
de Philippe Pétain n’ait cherché à l’empêcher…
Stéphane Esserbé
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LE CORDONNIER par Jean-René Godule
Voici une belle histoire de Jean-René Godule...
Il n’arrêtait jamais. Toute la journée il polissait. Dans son échoppe il paraissait intitleérable. Assis à son comptoir il était le décor. « Ca va ? » lui disais-je
en arrivant chaque fois. « Ca va. » Il prenait les chaussures que j’avais
apportées un peu plus tôt, les regardait d’un œil méticuleux et me
souriait.
C’était toujours irréprochable. Un travail impeccable. Je prenais les chaussures,
payais, souriais aussi, et m’en allais. Je ne résistais pas en rentrant au désir
d’enfiler mes beaux souliers. « Superbe ! », pensais-je. Un bien-être curieux
m’envahissait. Je me sentais invulnérable. Ces souliers m’absorbaient. Je passais
ma journée à les mirer. « Pourvu que rien ne vienne pour les souiller ! » Ils
semblaient eux aussi intitleérables. Les sentir à mes pieds me conférait un confort
sans égal. Le cordonnier le savait bien.
Les jours couraient. J’avais toujours de belles chaussures. Je me sentais en
quelque sorte protégé.
Quand la guerre vint, rien ne parut changé. Le cordonnier était toujours ici.
Et mes souliers comme neufs. Mais… Ce fut le rationnement. Je fus rappelé.
Le cordonnier une dernière fois bichonna mes souliers. Il leur réserva
même un traitement de faveur. Il me dit qu’ils me porteraient bonheur.
Je partis donc et j’assistai à la défaite.
Mon régiment fut capturé. Par chance, demeuré à l’arrière, j’échappai au Stalag.
Je marchai très longtemps dans la campagne ayant ôté mes brodequins et remis
mes souliers. Je vis la France abandonnée, meurtrie, vaincue, violée. Je vis
l’interminable flot de réfugiés. Je vis tout un pays partir au long des routes.
Je vis les avions gris fondre sur nous dans un fracas terrible. Mais, toujours,
j’avais de belles chaussures. Je le sentais, j’en étais sûr ; à chaque pas,
à chaque foulée, j’étais comme protégé. Il ne m’arriverait rien. Comme si d’elles-mêmes
mes chaussures me guidaient, me préservant des pièges.
Je marchai très longtemps.
Je traversai d’innombrables villages. Je vis des traces. J’assistai
même à des combats désespérés. Je vis un jour un jeune soldat au coin
d’une route. Je le vis là attendre. Les Allemands arrivèrent. Il tira,
fut tué. Je vis des enfants grimaçants et morts au bord des routes.
Je vis des villes en ruines. Puis j’arrivai chez moi.
Mes souliers, étrangement, maculés de poussière, en retrouvant la ville, reprirent
un peu d’éclat.
Tout était triste. Malgré l’été, la mort régnait. Je me changeai, nettoyai
mes souliers, et attendis.
*
Un jour, sachant que
j’étais revenu, un vieil ami vint me chercher. Je dus partir, sans
même une fois avoir pu retourner dans la boutique du cordonnier. Je
redevins soldat. Je me pris à nouveau à espérer. Je pensais très souvent
au cordonnier, me demandant où il était. Je conservai dans mes affaires
mes beaux souliers intactes. En plusieurs occasions je pus les renfiler.
Le temps passa. La guerre prit un autre visage. Il était clair qu’un jour je
rentrerai chez moi. Quand ce jour arriva…
J’avais vu en Allemagne des choses horribles. Les camps. La mort. J’avais touché
le fond de l’âme humaine. L’horreur. Le désespoir. J’avais senti une odeur
fade et écœurante. J’avais vu les charniers. Des images en moi s’étaient gravées.
J’étais hanté de ces souvenirs. Aussi à mon retour j’abandonnai mon uniforme.
Je remis mes vêtements civils. Je regardai autour de moi, retrouvai des visages.
Je respirai. Très vite je remis mes souliers et hésitai.
Qu’allais-je faire ? J’avais peur. Je tremblais. L’échoppe serait-elle toujours
là ? Mon cordonnier serait-il donc encore en vie ? De longues journées je restai
indécis.
Au bout de quelques mois je ne résistai plus. Je traversai la ville et j’arrivai
là-bas.
Rien ne semblait avoir changé. L’échoppe, son enseigne, étaient toujours visibles.
J’avançai, frappai, entrai – la porte n’était pas fermée. Je ne touchai à rien,
regardai simplement. Je retrouvai de vieilles odeurs. Puis, je perçus un bruit
indistinct. Un homme très sec – voisin – qui était devant moi :
« Vous cherchez ? me dit-il.
– Euh… Rien. Un ami.
– Le cordonnier ?
– Oui.
– Ils l’ont emmené, en 42. Jamais revu. Pas de nouvelles... »
Et ce fut le silence. Ni l’homme ni moi n’osâmes parler. Je regardai un peu
partout et hésitai de longs moments. L’homme disparu. Je restai là à observer
l’échoppe. J’attendis stupidement puis je rentrai.
Je fus pris d’un malaise. Je repensai sans cesse à l’échoppe délaissée. Je
perdis le sommeil. Le monde qui retrouvait la vie me parut étranger. Je n'y
tins plus.
Je revêtis de vieux vêtements, ressentis de la joie, une délivrance. Mes mains
devinrent plus souples. Mon échine se voûta.
Je me vis dans une glace. J’aperçus un regard. Une main. Je sentis comme un
souffle. Et je devins le cordonnier.
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La citation de la semaine
"Il faut croire que le chemin de la simple justice n'est pas facile à trouver
entre les clameurs de la haine d'une part et les plaidoyers de la
mauvaise conscience d'autre part."
Albert Camus - Combat - 30 août 1945
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