Les chroniques de Stéphane Esserbé

FP Meny*
CONQUETE DU DESASTRE - Sulliver -
158 pages - 15 €
Etre un écrivain vagabond ne doit pas forcément obliger à écrire comme un cochon. C’est, en premier lieu, ce qui vient à l’esprit du lecteur après avoir lu quelques lignes de « Conquête du désastre », livre difficilement classable mais qui n’est en fait que la longue diatribe d’un homme en marge de la société…
Un écrivain
vagabond pourtant (c’est apparemment l’auteur lui-même qui se qualifie comme tel), ne
doit pas se sentir obligé d’écrire sans chercher à donner de sens
à son travail. A fortiori s’il montre toutes les qualités requises
pour écrire. Un écrivain vagabond tout vagabond soit-il doit aussi
être un écrivain. Et, s’il a le désir d’écrire, aller jusqu’au bout de sa démarche. C’est, hélas,
ce que ne fait pas F.P. Meny dans son livre. Puisqu’à aucun moment
il ne s’exprime clairement, comme si, en tant que marginal, il s’interdisait
d’écrire de manière à être compris. Nul bien sûr ne pourra reprocher
à F.P. Meny d’être sans domicile fixe et de conter ses errances et
ses dégoûts. D’autant que l’on imagine qu’écrire dans la précarité
ne doit pas être chose facile. Pourtant cela n’excuse pas tout.
Il y a de bonnes pages dans
ce livre, surtout au milieu, ou la prose est moins décousue et où le lecteur s’y retrouve
un peu. Mais les bons mots et les diatribes ne suffisent pas. Hormis la prouesse de réussir à tenir 158
pages sans réelle trame, l’auteur ne convainc pas, non pas parce que cela ne
lui est pas possible, mais parce qu’il semble curieusement se l’interdire.
« Chacun d’entre vous doit apprendre la langue des masques s’il veut devenir
un homme. » Certes. Et chaque écrivain, avant d’écrire, doit apprendre à ôter
le sien. S’il veut enfin trouver sa place en ce bas monde, F.P. Meny devra
tôt ou tard ôter le sien. Pour mieux recommencer son livre. Peut-être…
* A l'heure où nous mettons en ligne, nous apprennons
le décès de FP Meny. Nous avons malgré tout décidé de publier cette
chronique.
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Ali Reza Sadry Alaï
SIX NOUVELLES CRUELLES - L'infini - 269 pages - 16 €
Les hommes sont-ils plus cruels que le destin ? Celui-ci ne relâche-t-il jamais son étreinte ? Et qu’advient-il, lorsque hommes et destin, agissant de concert, s’acharnent sur vous ?
Ce
sont les questions auxquelles a semblé vouloir répondre Ali Reza Sadry
Alaï dans ce remarquable recueil de nouvelles par lequel on est rapidement
séduit. En six textes en effet, l’auteur semble faire le tour de tout
ce que peuvent inventer humanité et fatalité pour torturer les hommes.
L’histoire et le hasard y sont pour beaucoup. Et parfois une vie humaine pèse bien peu.
C’est le point commun des héros des six nouvelles du recueil : aucun
d’eux n’est maître de son destin. La vie se joue à rien. Elle bascule
simplement. D’un simple coup du sort. Comme celle d’Amir, dans la nouvelle
« A la clarté de la nuit », qui avait tout ; une situation, une femme
et de beaux enfants, et qui, lors d’un stupide accident de voiture
les voit disparaître au fond d’un lac. Ou encore comme ces six ouvriers
afghan, victimes indirectement de la vengeance impitoyable de Golnaz
envers son père dans la deuxième nouvelle du recueil (presque un petit
roman), intitulée « Dans la nuit de l’enfer. » Ou encore comme Réza,
le docteur généreux qui hésite un soir à suivre un pauvre soldat venu
le chercher pour un accouchement et qui au bout du compte sera assassiné
par le soldat car le bébé ne nait pas vivant.
Un recueil dense, dans un style classique et sobre au service d’un univers où l’humanité souffrante est montrée sous ses aspects les plus touchants et les plus effrayants à la fois. Certains sont victimes, d’autres généreux. D’autres encore impitoyables. Et le destin leur fait suivre une route pour tous identiques : celle du chaos et de la mort.
On sent chez Ali Reza Sadry Alaï le vécu d’un homme dont le sort ne fut pas toujours entre ses propres mains. A cheval entre deux mondes, ceux de l’Orient et de l’Occident, ces textes sont autant de portraits d’une humanité vulnérable capable du pire comme du meilleur. Six nouvelles cruelles oui, du genres de celles qu’on aimerait pouvoir lire plus souvent.
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David Albahari
MRAK - GINKGO éditeur - 165 pages - 17 €
La Yougoslavie meurt. L’histoire se met en branle. Les hommes cèdent à la haine. Et les témoins s’effraient. C’est le propos de ce livre, « Mrak », ténèbres en serbo-croate, écrit à la première personne du singulier sur le ton de la confidence. Une confidence terrible, sombre, où l’espoir n’a pas place...
Difficile
à saisir, ce livre, qui relate à sa manière les événements qui ont
abouti à l’éclatement de la Yougoslavie, est la confidence d’un homme
qui a priori n’était pas destiné à se mêler de politique. Traducteur à la vie paisible et bien réglée, le narrateur en effet semblait
comblé quand son pays peu à peu sombre dans la guerre civile. Eprouvant
de sentir que le pays qui est le sien, dans lequel on vit depuis toujours
meurt, en dressant peu à peu les uns contre les autres ceux qui jusqu’alors
en avait fait la force. Traumatisante, l’impuissance à laquelle on
est réduit face au déroulement inexorable des événements. Le narrateur,
qui ne dit pas son nom mais qu’on suppose être l’auteur, avait beau
avoir réussi jusque là à ne pas se compromettre, l’histoire le rattrape et il ne peut la fuir. « Ténèbres. » Ce titre convient bien au livre
tant au long de sa lecture on se demande si une seule fois on voit
une lumière. Et sombres, les personnages le sont aussi. Douteux. Mystérieux.
Impénétrables. L’incertitude, tout au long du récit règne, et ce n’est
qu’à la fin, au Canada, quand tout est bien fini, dans le froid, la
neige, que le lecteur retrouve un peu d’aplomb.
Le plus troublant dans ce livre par ailleurs bien écrit est que nul personnage
ne semble se montrer sous son vrai visage. Rien, non plus, ne paraît jamais
désigné clairement. « Pendant mes veilles, je croyais rêver ; pendant mes
rêves, je me voyais éveillé. » Cette phrase à elle seule donne une idée précise
de l’atmosphère trouble et incertaine qu’évoque la confidence de cet auteur
brillant qui visiblement a tenté ici de se délivrer du cauchemar qui l’a
amené à quitter pour toujours Belgrade. Un cauchemar dont manifestement il
sera à jamais habité, et dont il regrette et il culpabilise de ne pas avoir
su l’empêcher. Mrak en effet est l’histoire d’une mort et d’une résurrection.
Un pays meurt. Nul ne peut l’empêcher. Et tous ses habitants meurent avec
lui. Seuls ceux qui le fuiront et qui auront la force de tout recommencer
ailleurs s’en sortiront.
L’auteur l’écrit d’ailleurs lui-même, dans ce livre, dans cette histoire, il
n’était qu’ « un personnage qui a échappé à son créateur et l’a contraint
à écrire l’histoire comme ce dernier ne l’avait pas imaginée au départ. »
D’où le trouble, et le grand désarroi. Le narrateur de plus est écrivain.
Il se trouve par là même deux fois témoin. Témoin de la fin de son monde,
et, en tant qu’écrivain toujours en quête du sens de ses actes, de ses propres
réactions face à cette fin. Qui est qui, dans ce livre ? Où est la vérité
? Toutes ces questions, qui ont finalement amené David Albahari à fuir l’histoire
après s’y être trouvé mêlé malgré lui, restent, à la fin du livre, sans la
moindre réponse, ne levant en rien les ténèbres dans lesquels elles nous
ont plongés.
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