IVRE
OU MALADE ?

La chronique d'Hector Plasma
Hips ! Excusez-moi, mais, j’ai un peu bu. Vous savez ce que c’est ; une conférence de rédaction qui se prolonge, des débats qui n’en finissent pas… C’est pas toujours facile. Quand on a, comme nous, un grand devoir… Mais bon, nous sommes bien là…
Quoi
de neuf cette semaine ? Encore les élections ? La politique ? La France
et tout ? Eh oui, mais c’est fini. On a les résultats. La vie reprend.
Ah ! La vie… Elle nous manquait. Cela fait si longtemps ! Après toutes
ces semaines à parler de la France et de ces gens qui ont la prétention
de la soumettre et de la diriger… Après tous ces discours… La France
enfin, va retrouver le chemin de la vie. L’assemblée on s’en fout.
Vu que maintenant on a un président. D’ailleurs, vous l’avez vu à la
télé cette semaine ? Paraît qu’il avait bu ! L’a bien le droit. Entre
grands de ce monde de temps en temps il arrive qu’on se lâche. On peut
très bien oui, parfois, céder à la bonne chère. Et hop, un rototo.
Burp ! Bien dans ta tête de journaliste. Non sincèrement, l’avait l’air
très content. Avec les autres, y pouvait faire bombance. Parler de
tout de rien. Et se sentir puissant. Se dire ça y est j’y suis, j’ai réussi. Moi le petit, je suis avec les grands. Oh foutre ! comme
aurait dit le Père Duchêne. Ca vous a étonné ? Vous sentîtes-vous choqué
? Allons allons, vous fûtes 18 983 138 à le faire triompher. L’a bien
un peu le droit de s’en mettre une. Il faut être beau joueur. Et qu’en
France les télés n’en parlent pas n’est qu’un détail. La France, oh
oui la France, va bien falloir maintenant qu’elle s’habitue au sort
idiot qu’elle a choisi. Nous, on discute pas. Même on comprend. Il
en a si longtemps rêvé le petit homme. Il l’a tellement voulu… Comme
tous les autres avant. Faut bien le laisser s’enivrer. On trinquera
après. Pour ça, on aura même 5 ans. Alors, ivre ou malade ? A votre
avis…
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Philippe Delerm
MAINTENANT, FOUTEZ-MOI LA PAIX ! - Mercure de France - 132 pages
- 10,50 €
Philippe Delerm aime Proust et Léautaud. « Il n’a pas eu à les choisir. Ils restent là, en haut des piles, à portée de main, et il ne les abandonne jamais plus de deux ou trois semaines. » On comprend mieux pourquoi alors Delerm écrit si bien…
Avec
ce livre, « Maintenant, foutez-moi la paix ! », c’est une lecture de
Léautaud que nous propose, en 132 pages, Philippe Delerm. S’il paraît
difficile d’évoquer le travail d’un homme en un récit si court, le
lecteur pour autant s’y retrouve. Et, grâce à un style aussi agréable
que limpide, fait connaissance avec un écrivain que tout le monde connaît
sans doute sans savoir qui il est. D’une plume alerte, presque classique,
Philippe Delerm, en 12 chapitres dont pas un n’excède les 12 pages,
dresse un portrait à la fois tendre, humoristique et fidèle d’un homme
qui occupe une place tout à fait particulière dans les lettres françaises.
Truffés de citations cocasses de l’auteur du «
Journal littéraire », ce petit
livre en effet, où très vite les plumes de Delerm et Léautaud se confondent,
est une réelle invitation à découvrir ou redécouvrir l’œuvre de celui qu’on
connaît plus pour le nombre de chats qu’il possédait plutôt que pour son œuvre.
Né en 1872, mort en 1956 après avoir travaillé plus de 30 ans au Mercure de
France comme simple employé, Léautaud ne fut connu du grand public qu’à la
fin de sa vie, en 1950, après la diffusion à la radio d’entretiens avec Robert
Nallet.
« L’image », « La mère », « Le bonheur », « L’amour », « Le style », « La mort
», « Les animaux », « Le progrès », « La politique », « La sincérité », « La
publication » et « La solitude »,
sont les titres des chapitres qui composent l’ensemble. Brefs et concis, ils
vont à l’essentiel sans pourtant rien omettre et renvoient presque tous à des
thèmes majeurs de la littérature. Dans chacun d’eux, Léautaud est cité : «
J’étais enfant, je me faisais déjà une jouissance de mon désenchantement. »
(Le bonheur.) « Il faut le confesser : j’ai plus aimé le vice, dans l’amour,
que l’amour. » (L’amour.) « …c’est la dernière qualité d’un livre d’être bien
écrit. » (Le style.) « La démocratie, c’est des rats dans un égouts. » (La
politique.)
Si ces bons mots de Léautaud se passent de commentaires, ce volume qui lui
est consacré se lit avec avidité et grand plaisir. Loin de ce que peut-être
l’image qu’on se fait aujourd’hui d’un écrivain, l’évocation de cette stature
solitaire d’un homme qui n’accepta aucune compromission et resta de marbre
face aux promesses de prix Goncourt qu'on lui fit un temps, nous fait du bien.
« Maintenant, foutez-moi la paix ! » aurait dit Léautaud à l’infirmière qui
lui apporta sa dernière potion peu avant de s’éteindre dans son sommeil. Malgré
la brièveté de ce très bon bouquin, c’est là tout le contraire de ce qu’on
voudrait faire.
Stéphane Esserbé
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AILLEURS par
Jean-René Godule
Parfois, Jean-René Godule aimerait être ailleurs...
J’arrive. Je pose mon sac. Autour de moi se tiennent les hommes. Je déballe mes
affaires. J’ai des gestes précis. Je ne vois, autour, plus que du gris.
Au ministère nous sommes très peu, et les gens qui travaillent ont
tous le même profil.
Je me rends à mon poste. Il fait chaud. Je transpire. Et je retrouve les autres.
Nos regards s’entrechoquent. Ils restent muets. Dans le fond, on entend les écrans,
et la rumeur noie mes quelques paroles.
Le soir, nous sortons. Je suis très bien. Je sens de l’abandon, et les parfums me hèlent. Je vais doucement – je ne suis pas pressé. Je rentre à pied. J’aime cet instant. Je me délasse. Mes pas me guident. Chez moi je souffle. Je prends une douche et mange, regarde à la fenêtre. J’aime ça. Quand la nuit tombe je fume une cigarette et je me couche.
J’ai pris ce matin mon
temps. Je ne sais pas pourquoi mais j’en ai eu envie. En arrivant au
ministère je n’étais pas à l’heure. Une femme m’a bousculé. Elle m’a
parlé. Je n’y ai pas pris garde. Je me suis souvenu de son regard.
J’ai senti son parfum. Tout s’est très bien passé.
Il règne une douceur sur toute la ville. Je me laisse totalement aller. Le
monde est loin. Peut-être est-il possible de vivre ? Il est toujours possible
de voler des instants. Oublier… Marcher… Je flâne, profite de mon temps libre.
J’entends une voix. J’ai l’idée de marcher. La chaleur est très douce. Quelque
chose me transporte. Je vois encore la femme. Quelle image pénétrante ! Il
me semble que chaque pas m’apporte de la force. Je sens dans mes membres un
sang neuf. Je continue.
Je me suis écroulé. De fatigue. De lassitude. J’étais loin. Il faisait noir. Je n’entendais que le silence. J’ai soufflé longuement et senti une présence. Elle était grave et m’observait. Je suis allé vers elle. Tout semble tellement différent maintenant. Rien, personne désormais, ne pourra exiger de moi ce que je ne veux pas. J’entends la femme. Elle me dit : « Viens ! »
Il y a un parfum. Quelque chose de nouveau. Mes pas sont sûrs. De petits bruits s’élèvent. En moi s’éveillent des sensations. Un rai de jour éclaire un visage trouble. Je me sens, à cette minute plus libre. Je ne comprends pas. Je distingue simplement des gestes. Et la femme qui d’un coup sourit.
Je ne sais plus combien de temps j’ai connu le bonheur. J’ai découvert ce qu’on m’avait caché, ce que j’avais imaginé. Les enfants, les femmes, l’agitation… Les mensonges étaient loin. Les gens vivaient et ils semblaient heureux.
J’ai marché longuement. J’ai vu une multitude. Et entendu des cris. D’autres pensées me sont venues. Je n’ai plus vu autour de moi qu’une fête. La foule m’a submergé. J’ai ri.
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La citation de la semaine
"La postérité, c'est un discours aux asticots."
Louis-Ferdinand Céline
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