UN
PETIT EXERCICE...

La chronique d'Hector Plasma
En novembre 1948, dans Combat, Albert Camus écrivait dans un article intitulé Le siècle de la peur :
« Nous
vivons dans la terreur parce que la persuasion n’est plus possible,
parce que l’homme a été livré tout entier à l’histoire et qu’il ne
peut plus se tourner vers cette part de lui-même, aussi vraie que
la part historique, et qu’il retrouve devant la beauté du monde et
des visages ; parce que nous vivons dans le monde de l’abstraction,
celui des bureaux et des machines, des idées absolues et du messianisme
sans nuances. Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument
raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées. Et pour
tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et dans l’amitié
des hommes, ce silence est la fin du monde. »
A l’époque, pour Camus, la terreur c’est l’histoire. Ou plutôt, l’assujettissement
de l’homme, de son destin, de sa chair et de son avenir, à l’histoire devenue
Dieu et reconnue comme telle par la pensée dominante en lieu et place du Dieu
d’autrefois. Mais livrons nous à un petit exercice. Remplaçons, dans ce texte,
quelques mots par d’autres et voyons le résultat : « Nous vivons dans le vide
parce que la réflexion n’est plus possible, parce que l’homme a été livré tout
entier à l’économie et qu’il ne peut plus se tourner vers cette part de lui-même,
aussi vraie que la part économique, et qu’il retrouve devant la beauté du monde
et des visages ; parce que nous vivons dans le monde de la consommation, celui
de la bourse et des marchés, des besoins inutiles et du commerce à outrance.
Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument envie, que ce soit
dans leurs magasins ou dans leurs abandons. Et pour tous ceux qui ne peuvent
vivre qu’avec l’esprit et l’amitié des hommes, ce vertige
est la fin du monde. »
Aujourd’hui, l’histoire a été supplantée par l’économie. Depuis 1989 et la
chute d’un certain mur, l’homme se voit livré corps et âme à l’impérative nécessité
de consommer. Ce nouvel évangile bien sûr, comme les précédents, réserve à
celui qui le réfute le pire des châtiments. Et fait croire, au mépris de l’avenir
de l’espèce humaine (le processus de destruction de la planète actuellement
enclenchée est en la directe conséquence), qu’il est la seule voie possible.
Continuant ainsi ce phénomène commencé avec l’avènement des valeurs mercantiles
au XVIIIe siècle, est-il en train de s’accélérer ? Qu’opposer à cette nouvelle
terreur, sinon l’absolu devoir de rester fidèle à soi ?
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Volker Braun
LES QUATRE OUTILLEURS - L'inventaire - 72 pages - 11,05 €
Quelle lecture choisir pour prendre la mesure des « quatre outilleurs ? » Faut-il ne voir dans ce court texte qu’une fable à la morale explicite qui suffirait à elle seule à l’interprétation du livre, ou un récit plus complexe, qui, sous les apparences d’une fable, serait en réalité une chronique de la fin d’un pays et d’un système dont les existences aberrantes n’étaient dû qu’aux soubresauts de l’Histoire ?
Car
c’est bien d’histoire dont il s’agit ici. De la grande tout d’abord,
qui nous fait vivre, en mettant en scène quatre créatures naïves et
inconscientes, le Tournant, cet épisode récent et unique dans l’histoire
de l’Allemagne qui vit la République Fédérale dévorer la République
Démocratique. Et de la petite, qui évoque le destin d’ouvriers stupides
incapables de réagir face aux événements. Volker Braun, avec humour
et cruauté, relate cet épisode. En s’attachant au sort de quatre personnages
qui s’étaient à leur manière accommodés du système est-allemand, il
réussit, en moins de 70 pages, à en tirer le plus cocasse
et le plus douloureux. L’histoire est simple. « Dans l’Est de l’Allemagne
vivaient, avant le tournant, des gens pas vraiment enjoués et plutôt
insipides, tous occupés à quelque chose qui ne les rendait guère plus
joyeux : le travail. » Lorsque le mur tombe, ces gens insipides se retrouvent au chômage. Ils assistent, incrédules et
impuissants, à la livraison de la monnaie forte « dans des véhicules
blindés », et sans « savoir ce qui était maintenant la réalité
», « ne craignant pas de laisser libre cours à l’Histoire »,
voient bien que « celle-ci se permet de leur jouer un tour. »
Les quatre outilleurs, démunis de leurs privilèges, figés
face aux événements, qui ont « confondu le passé et l’avenir », sont
désemparés. Toute l’histoire d’un pays et d’un système dont l’existence
n’auront été possible qu’au bénéfice de circonstances historiques
à la fois tragiques et capricieuses est résumée. Et le sort, le destin
de millions de personnes, qui des années durant auront vécu en réserve
d’eux-mêmes et de leur propre histoire, retracés.
L’Histoire, la grande, est impitoyable. Elle broie sur son chemin ceux qui
tentent de lui résister et noie dans l’ignorance ceux qui ne font rien pour
lutter contre elle. « Où donc se coucher, pour ne pas être broyé ? », se demande
l’un des quatre outilleurs après un rude examen de conscience. Il
n’obtient pas de réponse, ne trouvant qu’à se heurter « doucement des épaules »,
avec un camarade, « pour vérifier qu’ils étaient bien debout sur leurs jambes.
»
La morale de cette fable, selon Volker Braun, est la suivante : « des intentions,
l’Histoire n’en a pas et c’est à la multitude qu’il revient d’exprimer les
siennes. » Les quatre outilleurs en avaient-ils les moyens ?
Stéphane Esserbé
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LA PORTE par Jean-René Godule
Mais qu'est-ce que c'est que cette porte ?
C’était toujours en pleine nuit. Quand je dormais profondément. J’entendais
un bruit sourd, je frémissais, et, inexorablement, me relevais.
J’avais peur. Tellement peur. C’était terrible. Il y avait en moi comme un frisson,
une épouvante. C’était inexplicable. Je savais, pourtant, que c’était
toujours la même chose. Rien n’y faisait. Je me levais, marchais. Ca
commençait.
D’abord, c’était mon corps que je sentais glacé au milieu de la pièce. C’était
ensuite le parquet qui craquait à chacun de mes pas. C’était, enfin, cette
lumière étrange des rues qui arrivait dans le salon.
« Qu’est-ce que c’est ? » je pensais.
Je regardais autour de moi. Rien ne bougeait. Je n’avais pas rêvé pourtant.
C’était bien vrai.
Vrai ?
De nouveau j’avançais, m’approchais de la porte.
L’ambiance, chez moi, était très singulière, comme une ambiance de rêve. Terrifiante,
impalpable, fantastique, irréelle. Le silence me pesait. La lumière m’effrayait.
La nuit parlait. Il y avait quelqu’un.
« Qui est-ce ? » murmurais-je.
Je n’obtenais aucune réponse. Le silence persistait. Juste le souffle de ma
femme qui m’arrivait de temps en temps du lit où elle dormait profondément
dans la chambre. Juste… Je me sentais si nu, si démuni, si seul…
L’immeuble, me semblait un désert. La ville, un tombeau monstrueux. La nuit,
un immense linceul. J’approchais de la porte. Et j’écoutais.
Aucun craquement ne me venait de la cage d’escalier. Aucun murmure. Je regardais
dans l’œil de bœuf, ne voyais que du noir.
« C’est bizarre », me disais-je.
J’avais, à cet instant, un moment hésitant. Je pensais à me recoucher. Je me
disais que j’étais fou, puis… Ca commençait. C’était terrible. Le froid en
effet, d’un coup, s’accentuait. Mon corps le ressentait vivement. La nuit se
faisait plus profonde. Et… D’où me venait cette impression ? Qui était là ?
C’était bien perceptible. « Qui es-tu ? disais-je alors tout haut. Que me veux-tu
? » Silence. « Que t’ai-je donc fait ? » A nouveau, je regardais dans l’œil
de bœuf.
Ma solitude à cet instant était profonde. Malgré la présence de ma femme dans
l’autre pièce juste à côté, malgré la chaleur de son corps dont j’avais le
souvenir encore tout frais, malgré sa respiration régulière toujours qu’il
m’arrivait de percevoir, il me semblait être si seul. Que ne saurais-je décrire
ces longs instants d’angoisse ! Que ne saurais-je vous faire comprendre ! C’était,
comment dire, comme une vie invisible que je sentais grandir autour de moi.
Une organisation vivante, hostile. Une existence. Une menace.
Je sentais comme un cœur battant tout près de moi, le grain d’une peau, un
souffle épais.
« Resteras donc tu muet ? m’écriais-je, au bout de longs instants. N’auras-tu
donc pas le courage de te montrer ? » Le silence continuait.
J’étais lassé, désespéré. Je voulais retourner dormir, mais je savais, que
si je le faisais, tout ça continuerait.
Je voyais la nuit s’écouler, sentais le froid s’intensifier. Mon corps, mon
existence, se dissolvaient dans le silence. Mon unique distraction étant de
temps en temps d’aller à la fenêtre pour entrevoir de la lumière.
« Sera-ce encore si long ? », me disais-je.
Je croyais, ainsi, m’endormir, dans le froid, à la fenêtre, debout, tremblant,
voyant les auréoles de buée qui s’écrasaient sur les carreaux provenant de
ma bouche, quand… J’avais de nouveaux tremblements et retournais près de la
porte dans le but de l’ouvrir. Oh quel frisson ! Quel tressaillement en moi
! Quelle force ! La serrure coulissait. Les gonds tremblaient… Il n’y avait
rien. Rien derrière. Rien au-dehors. La cage d’escalier était vide. Le froid,
l’obscurité, étant tout juste un peu plus denses.
« Allons, tu as rêvé », me disais-je.
C’était alors qu’un grand souffle glacial venait fouetter ma peau. Un claquement
de porte. Des bruits de pas.
« Ce n’était pas un rêve… »
Imaginez mes sentiments ! Je sentais toute ma nudité offerte à l’inconnu. Je
me sentais comme aspiré par une force étrange. Je reprenais tous mes esprits.
Je voulais refermer la porte. Le bruit des pas montait. Je me précipitais.
Et je perdais du temps. Le simple fait de refermer la porte, de la pousser,
de me saisir des clés… Je poussais.
« Aidez-moi ! »
Tout s’arrêtait. Mon corps ne bougeait plus. Le bruit cessait. Je restais là,
arc-bouté contre la porte, n’osant, encore, m’en éloigner. Bien qu’elle parût
mystérieusement s’être fermée.
Rêvais-je encore ?
J’entendais, de nouveau, de l’autre côté, dans la chambre, ma femme qui respirait.
Je sentais le jour poindre. Puis je voyais un homme assis dans mon fauteuil
qui attendait en me souriant et je disparaissais.
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La citation de la semaine
"Qui se dresse sur la pointe des pieds ne tiendra pas longtemps debout."
Lao-tseu
- Tao-tö king
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