N° 19 du 17/01/07

PAROLE D'EXPERT

Une chronique de Jo Dupont*

Les experts ont un avis sur tout. Poussez-vous de là, c’est moi qui sais. Parole d’expert. C’est d’autant plus évident en France. Que ferions-nous sans eux ?

 

Nous ne connaitrions pas d’erreurs judiciaires. Nous n’aurions sans doute pas de dettes. Nous cesserions d’être ridicules aux yeux du monde. Vous rendez-vous compte ! La France sans dettes ! Un non-sens. La France sans ses experts… Mais comment parler d’expert en ignorant l’un des plus merveilleux d’entre eux. Monsieur Michel Godet. Un nom cocasse. Et quelle plastique ! Cheveux rasés sur les côtés. Petite moumoute sur le sommet du crâne. Les oreilles décollées... Lunettes. L’air suffisant. Malgré son nom, l’homme n’est pas très sexy. Normal vous nous direz ; c’est un expert. Pas question pour lui de jouer les bombes sexuelles. Non, il est là lui, pour nous abreuver de sophismes, de contre-vérités, absurdités et autres (nous en passons). Il y a trop d’informaticiens en France. Oh comme c’est beau et admirable ! Et quel mépris. Messieurs les informaticiens, dont tout le monde chez nous déplore la pénurie, Monsieur Godet a décrété que vous étiez au contraire beaucoup trop. Superbe non ? Mais ce n’est pas tout, car, c’est bien connu, en France, existe aussi un autre grand problème : nous manquons de jardiniers. Il y a trop d’informaticiens, mais nous manquons de jardiniers. Reconvertissons les premiers. Et tant pis si nos prétendus surnuméraires préfèrent quitter la France pour exercer leur métier ailleurs, en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis par exemple. Il fallait y penser. Ce professeur illustre, cette éminence intellectuelle et visionnaire dont on nous vante le rôle tout capital des expertises, qui a toujours une parole « tendre » pour la pléthore de fonctionnaires que nous avons et qui nous coûte tellement… Mais… souvenez-vous, il y a quinze ans, ces mêmes experts ne prétendaient-ils pas qu’il y avait trop de médecins dans l’hexagone ! Et aujourd’hui… Certains nous arrivent droit d’Afrique, un continent qui en manque cruellement, tant nous en manquons nous-mêmes ! Je crois bien, moi, parole d’expert, que nous sommes mal barrés.

 

 

 

* JO DUPONT publie ici son deuxième texte dans nos colonnes. C'est un texte plein de non sens, d'humour et... de bon sens. Nous le remercions de sa collaboration que nous souhaitons aussi régulière que possible. JO DUPONT est romancier et journaliste. Il a entre autre collaboré à l'IDIOT INTERNATIONAL et cherche un éditeur (NDLR).

 


 

 

Marcel Proust-Robert de Montesquiou
PROFESSEUR DE BEAUTE - La Bibliothèque - 160 pages - 14,50 €

Marcel Proust, lorsqu’il rédige les textes publiés dans ce volume, n’a pas encore écrit « A la recherche du temps perdu. » Le plus récent d’entre eux en effet, intitulé « Robert de Montesquiou », date des années 1908-1909 et est extrait de « Contre Sainte-Beuve », publié seulement pour la première fois en 1954...


Le comte Robert de Montesquiou, né en 1855, est, au même moment, un poète reconnu dont les œuvres ont été louées par Verlaine. Il est de seize ans l’aîné de Proust, et fait autorité dans la critique.
Dans cette sélection de textes publiés dans la presse ou en revue entre les années 1894 et 1905, augmentée d’extraits de correspondance dont le thème central est l’esthétique, c’est donc sur la figure de Robert de Montesquiou qu’il faut s’attarder.
C’est en effet un personnage que le lecteur découvre, une « figure de proue fin de siècle, poète, dandy, aristocrate, une icône (note de l’éditeur) » qui inspira à Huysmans son héros Des Esseintes et à Proust son célèbre Charlus. Mais le choix, la juxtaposition et la diversité des textes présentés déroutent un peu. L’ensemble trouve son unité à la lecture d’« Un professeur de beauté », plus long morceau du volume et dont le titre est très proche de celui du livre, pourtant ce texte, qui occupe la partie centrale de l’ouvrage, n’est pas de la plume de Montesquiou. Il est de Proust et impose déjà la force d’un style qui deviendra bientôt célèbre.

 

« Professeur de beauté » en effet, malgré de très bonnes interventions de Jean-David Jumeau-Lafond (préface et introduction au choix de correspondance), dont l’ambition est à priori de réparer l’injustice faite à un « poète et esthète étrangement négligé », est un livre à deux voix, mais dont la plus retentissante n’a pas finit de faire ses gammes, tandis que celle dont on cherche l’écho se fait par trop discrète (trois textes seulement de la main de Montesquiou, quatre de la main de Proust dont le plus long).
On y mesure, à la lecture d’une belle chronique de Montesquiou évoquant les parfums, « Pays des aromates », de quelle façon celui-ci a pu inspirer à Huysmans son Des Esseintes. On y comprend, au fil des échanges épistolaires des deux auteurs le rôle d’initiateur qu’a pu jouer Montesquiou auprès de Proust. On ne parvient pas, malgré un ultime hommage de Verlaine en fin de volume, à trouver convaincante la présence du comte.
La figure de celui-ci ne semble pas en mesure de s’isoler, tant sa légende y semble fatalement liée, d’« A la recherche du temps perdu. » Les mots de Proust, pourtant tout en louanges pour un homme qu’il admire, s’emparent peu à peu de toutes les pages, et renvoient la figure du comte en arrière-plan, la laissant, dans l’esprit du lecteur, à la place exacte ou elle a été trouvée au commencement du livre.
Il reste alors à découvrir un ouvrage intéressant, qui, s’il ne remplit pas son office (était-ce vraiment possible ?), introduit le novice avec grâce auprès de Marcel Proust et de son oeuvre, au rythme d’échanges « qui s’inscrivent dans cette veine alliant joute littéraire et véritable orfèvrerie de la langue courtoise », et de la langue tout court.

 



Stéphane Esserbé

 

 

 

JE N'AI JAMAIS ETE                                  par Jean-René Godule

Jean-René Godule est malheureux ; il croit qu'il n'existe pas !

 

Je n’ai jamais été au monde. Il ne m’a pas souri. J’ai essayé. Et tout m’a fui. C’était un jour d’été. Il faisait chaud. Je transpirais. Dehors, l’existence éclatait. Un voile s’est glissé face à moi. Je me suis senti séparé. J’ai eu froid. Avais-je le choix ? Il est bien difficile d’assumer son destin. Je devais être à part. Ce jour-là, le monde s’est reculé. Il me fut singulier de voir autour de moi l’agitation. D’entendre, de percevoir, sans que plus un seul être ne me soit accessible.
Les soirs d’été, je me sentais mélancolique. Je regardais le ciel. Je sentais la chaleur. La solitude. Je pensais à la mer. Il me semblait que jamais je ne pourrai en jouir. J’étais loin. Les murs gris de la ville étaient mes uniques compagnons. C’était un monde étrange. Où seul mon grand silence rencontrait de l’écho. J’étais perdu. Seul le sommeil m’apportait le repos. Quand je rouvrais les yeux, j’avais peur. Je tremblais. Je ne voyais que mon reflet. Ma folle présence. J’entendais bien des sons. Je voyais la circulation. Mais je n’étais pas là. A voir la foule passer, cette masse informe filer… Bien sûr j’avais une vie. Et une identité. Mais ce n’était pas moi.
J’avais des actes qui m’étaient étrangers. J’allais où je n’aimais pas aller. Je voyais des visages… J’étais comme hors de moi. Malade ? Non. Car j’avais ma lucidité. Je regardais au loin. J’observais longuement les toits.
A voir tous les spectacles, à sentir les odeurs, il me venait comme de la compassion. Je sentais la douleur. Je percevais les plaintes. J’approchais de la vérité.
On a beau être seul, en un regard, on peut ressusciter. J’entendais comme des voix. De mon néant… Etait-il donc possible que l’existence fût là ?

 

 


La citation de la semaine

 

"Il n'y a pas de bonheur là où existe le souvenir."

 

Klaus Mann - Le Tournant

 

 



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