UNE FARCE

La chronique d'Hector Plasma
Septembre arrive. « Bientôt nous tomberons dans les froides ténèbres… » Et nous verrons à nouveau se jouer l’inexorable farce littéraire : la rentrée...
Il est bien sûr de ces rentrées qui existent et qui sont des réalités : celle de
nos chers enfants, qui s’en retournent, après plusieurs semaines d’exubérance
en liberté, heureux malgré tout, sur les bancs de l’école. Celle des
plus grands, marqué plus douloureusement par le dur retour au servage
quotidien. Celles, plus prospères, des politiques, des automobilistes,
des grévistes, des terroristes, des bellicistes. Mais il en est d’autres
dont nul ne saurait dire exactement de quel bois elles se chauffent. lenonsens le souligne et se fait un devoir de le faire : la rentrée littéraire, antépénultième
du nom, immonde farce mercantile qui verra les rayons des librairies
et les colonnes des journaux envahis de volumes et de commentaires
tous voués aux oubliettes de la littérature, sera, cette année encore,
un non-événement. 800, 1000 volumes peut-être ? Plus ? Et des compte-rendus,
des interviews, des chroniques, des scandales, des émissions ! Tout
cela en attendant le « Goncourt. » « Ah ! tu as lu ça, franchement,
c’est génial. C’est l’histoire d’un type qui un matin se réveille et
décide qu’il est écrivain. Alors il se
décoiffe, se cure salement le nez, mange des fruits pourris, se terre
chez lui, devient désagréable, arrête de se laver, pète, et prend un
stylo et écrit son livre et devient célèbre. C’est vachement bien…
» Après l’été et les sudoku, le dernier Ken Follet et une relecture de Da Vinci code, tout reste donc pour le mieux dans
le meilleur des mondes possibles. Vos libraires et vos journaux vont
vous vomir à la face leur abjecte logorrhée. On
va vous intimer, par voie de presse interposée, l’ordre d’acheter (même
pas obligé de lire), telle ou telle insanité. On se fera le Goncourt
après. On en remettra un petit coup en janvier. On traînera jusqu’à
l’été. Là, ce sera à nouveau les vacances et les lectures guidées.
Une nausée Sartrienne nous arrive à la bouche. Un dégoût Célinien.
Nous avons honte. Ne pourrait-on passer au Fahrenheit 451 cette livraison
impie ? Ne pourrait-on embastiller les responsables de la présente
infamie ? Quand on pense, à l’heure où nos forêts peu à peu disparaissent,
à ce papier gâché, c’est un vertige tout Kafkaïen qui nous saisit.
La France ! Terre de Zola, de Proust, Camus… Certes, on ne peut pas être et avoir été. Pourtant, vient un moment où la décence
doit l’emporter. La rentrée littéraire, honteuse imposture qui fait
croire au quidam que septembre est la moisson du génie littéraire français
(paix à son âme), n’est rien. Elle n’existe pas. C’est un piège, un
leurre, une foire.
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Pierre Autin-Grenier
FRITERIE BAR BRUNETTI - L'Arpenteur - 98 pages - 10,50 €
La Friterie-bar Brunetti est un café Lyonnais « depuis longtemps disparu » dont « Monsieur Pierre » a décidé de raconter les petites « histoires mythiques. » A peine en a-t-on passé la porte qu’un monde cocasse de souvenirs surgit d’une époque révolue...
Madame Loulou tout d’abord,
que le client découvre « debout au bar attendant son marin du mercredi
», Madame Renée, qui tient le tiroir-caisse, le père Joseph, patron
du bar. Tous personnages hauts en couleur, qui, avec le grand Raymond,
rescapé du Tonkin, Domi, le cantonnier, Fredo et Ginette, dressent
le tableau d’un temps où « dès les premières tournées on venait y fraterniser
d’emblée à tout partager. »
La Friterie-bar Brunetti, maison fondée en 1906, est un refuge, un de ces bistrots « qui parvient quand même à faire tenir debout ensemble un certain nombre de vies. » Et ce n’est pas hasard si, « sur la banquette du fond, pas très loin du poêle à charbon, Monsieur Pierre y apprend à lire – et à écrire – y faisant même ses humanités. » Car, à la Friterie-bar Brunetti, en ce temps-là, nulle « pimbêche anorexique nippée en dégriffé n’a encore conquis le terrain. »
La Friterie-bar Brunetti, authentique petit trésor recelant les mille et une saveurs du quotidien d’antan, respire, suinte et vitupère comme peinent à le faire de nos jours nos cafés branchés et politiquement corrects. Antre habitée d’irréductibles piliers de bistrots bien typiques, elle renvoie le lecteur à la nostalgie de ces espaces où il n’était pas encore interdit de fumer et où le premier pékin venu pouvait tout à loisir s’enivrer « à autre chose qu’à l’eau de javel du robinet. » Dans une langue fluide, précieuse et fière, teintée d’un argot presque aristocratique et en tout cas très élégant, c’est l’un des meilleurs livres de Pierre Autin-Grenier.
D’une succession de portraits de personnages marqués par l’existence ayant trouvé refuge dans un café sans éclat, le récit se transforme rapidement en un poème, une ode aux cafés disparus qui distille au fil des pages l’espoir que tout n’est pas perdu. La maison Brunetti en effet, forte de ses ambiances, de ses petites histoires incroyables et de ses personnages si tendrement humains, revigore son homme, et n’est pas loin de le pousser à s’insurger contre « le complot des bourgeois, des beaufs, des banques et des charognards de l’immobilier » qui assassinent le petit commerce.
Petite bouffée d’oxygène, ou, pour ceux qui préfèrent, de cigarette, elle offre des pages précieuses après la lecture desquelles, gonflé à bloc, on se surprend à suivre « Monsieur Pierre » cahin-caha pour « prendre un petit chablis au Bar de l’Espérance (encore bien debout celui-là) » comme on filerait à une manif’ préparant au Grand Soir après un apéritif prolongé.
Amoureux des cafés, des ambiances bonne-enfant et de la liberté, ce livre, où l’on s’autorise à dire et à lire – et c’est beaucoup – que « l’éternité n’est plus inutile à celui qui de confiance s’abandonne au cœur des cafés pour y naviguer tout à loisir », est une réussite.
Stéphane Esserbé
SEPTEMBRE par Jean-René Godule
Jean-René Godule n'aime pas l'automne...
C’est la lumière d’automne,
qui tombe, laiteuse, épaisse, qui glisse, s’installe dans le jour gai.
Le ciel est encore bleu. Et il fait encore tiède. Les arbres sont encore verts. Les femmes habillées court. Les odeurs sont présentes. Mais...
Quelque chose s’est cassé. Le charme s’est rompu. La douceur, peu à peu, la douceur colorée des jours, l’éclat, l’éclat du monde, la fraîcheur des couleurs s’enfuient.
Je marche, respire. J’hume, je sens, l’air encore agréable. Je fixe le rayonnement du ciel plus pâle. Je retiens, en moi, les parfums éclatants.
J’ai constaté hier, dans le parc, que les feuilles, et l’herbe, mouraient.
J’ai vu de gros nuages blancs, gonflés, chargés et menaçants. J’ai vu en moi de longs jours sombres.
Je marche, essaie de croire.
Comme tout est illusoire !
Le soleil chauffe. Il me brûle par endroits. Je transpire. Ma peau se dore à son contact. L’air est très sec, mais...
C’est cette lumière d’automne, les jours qui s’amenuisent, les soirs brutaux...
La saison de la mort, et du malheur. La saison triste et laide.
Les visages gris et morts. Les peaux, sèches, blanches... Le ciel bas et pesant...
Oh oui, que j’aie la force ! Que j’aie la force de résister, de passer au travers, et de renaître après…
Les lumières de la ville vont flamboyer. Et le noir va tomber.
Les matins seront gris et longs. Les soirs interminables.
Déjà, les visages sont plus troubles, pressés, plus fatigués. Ils ont des ombres longues.
Oui, elle vient ; la mort, et avec elle la fin.
Elle a un beau visage, blanc, souriant, froid, glacé et doux. Elle a un beau sourire étincelant et cristallin, elle a...
Les arbres seront nus. Les bruits seront plus sourds. Les odeurs étouffées.
Je pleure.
Au bout, tout au bout de la rue, à l’horizon au loin, au sommet de la ville et des toits gris, un long nuage de sang s’écoule dans le ciel assombri. Et malgré la chaleur, et malgré la douceur, j’ai peur.
J’ai peur, du froid, et de la nuit.
Les vitrines étincellent. Elles se sont allumées. Elles ont jailli. Elles me font des sourires, distraient mon attention. Elles illuminent la ville.
Demain peut-être, il y
aura un beau matin, le noir le soir viendra. Après, elle sera là, et
elle m’emmènera.
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