N° 27 du 13/04/07

MESSIEURS LES ANGLAIS...

La chronique d'Hector Plasma

Frappant, ce silence. Etonnant même. Dans un stade modeste. En Angleterre. Une équipe anglaise reçoit une équipe française...


L’enjeu est important. Les deux équipes sont très compétitives. Aucune d’elles ne veut perdre. Un match de rugby. Retransmission à la télé. Très vite, l’équipe anglaise marque. Mais les français ripostent. Le match est très serré. On le regarde. Et on est étonné. Très étonné oui. Même stupéfait. Car oui à un moment on voit un joueur (un joueur français) frapper une pénalité. Il marque. Et on est bien content. Mais ce qui a saisi… Oui ce qui a saisi ce n’est pas tellement ça. C’est le silence. Le silence. L’incroyable silence du public lors de la frappe. Pas un bruit. Rien. Un stade vide. Imaginez en France… Imaginez. On se dit : ce n’est pas vrai, je n’ai pas entendu. Quelques minutes plus tard : même action, même résultat, et même silence… Franchement. Et cela recommence. Est-ce là ce qu’on appelle le flegme britannique, ou bien pure discipline ? En tout cas, inutile de vous dire, ça en impose. Et ça fait réfléchir. Car oui, figurez-vous, l’équipe française gagnait. Jusqu’à 8 minutes de la fin. Et puis… Paf un essai. Et match perdu. Est-ce ce silence qui a vaincu ? Certes, la victoire fut très courte. Mais cette leçon n’est-elle pas de celle qu’on médite ? Ne vaut-elle pas un match ? Les anglais, paraît-il nos meilleurs ennemis, ont en effet sur certains points beaucoup à nous apprendre. Et en ces temps de troubles nous serions bien intelligents d’en prendre graine. Si pour une fois nous nous taisions et nous faisions silence. Peut-être, peut-être, en tout domaine, cesserions-nous de perdre…


 

 

Henri Frenay
LA NUIT FINIRA - Mémoires de résistance 1940-1945 - Fonds Perdus - 876 pages - 18 €

En 1940, au moment de la défaite, la France, vaincue et anéantie, semble résignée à son sort. Cette résignation, incarnée par le gouvernement du Maréchal Pétain constitué après l’armistice, n’est pas partagée par tous. En effet, dès cette date, des hommes, des femmes, sans mot d’ordre, s’engagent sur une autre voie…

 

La nuit finira, d’Henri Frenay, sous-titrée mémoires de résistance 1940-1945, rédigée trente ans après les faits, est tout d’abord le récit du combat mené par l’un de ces hommes qui n’accepta pas la défaite. En 1940, Henri Frenay est un jeune et brillant capitaine d’active promis à une belle carrière militaire. Spécialiste du nazisme qu’il a étudié pour mieux en cerner le danger pour le compte de l’armée française, il a, contrairement a son entourage, pris l’exacte mesure du fléau que celui-ci représente. Pris dans la tourmente de ce printemps funeste de l’histoire de France, alors que l’armée des Vosges à laquelle il appartient n’a plus d’autre recours que de capituler, il choisit de s’évader et de gagner le sud de la France afin de continuer le combat. Son aventure, extraordinaire et édifiante, commence à cet instant précis. « Je n’ai pas assimilé la défaite, je ne la comprends pas, elle m’est étrangère. A cette défaite, j’ai échappé en m’évadant. Je suis libre, mais eux, mes voisins, ne le sont plus. » Le ton est donné.


Dès son retour chez lui, Henri Frenay reprend contact avec l’armée dans laquelle il tente encore de servir avec la ferme intention de continuer la lutte. Déçu et très rapidement mis au fait de la véritable nature du régime de Vichy, il finit par en prendre congés, pour, dans la foulée, commencer à construire ce qui deviendra l’un des trois principaux mouvements de résistance à l’occupant, « Combat ». C’est donc dès juillet 1940 qu’Henry Frenay entre en résistance, cherchant, ça et là, autour de lui, parmi ses amis et connaissances, de nouveaux compagnons. Isolés, démunis mais résolu, Frenay fait usage de toutes ses qualités pour tisser peu à peu avec quelques camarades un réseau toujours menacé et dont la principale fonction sera dans un premier temps le renseignement. Ce réseau devenant suffisamment efficace pour attirer l’attention de la police de Vichy puis celle de la Gestapo, Frenay entre très vite dans la clandestinité. Echappant à tous les pièges, il devient, sous les pseudonymes de Charvet, Molin ou encore Francen, l’un des chefs historiques de la Résistance.


Il rencontre Max, alias Jean Moulin, avec lequel il a maille à partir et dont il ne manque pas à juste titre de souligner les erreurs. Se rend deux fois à Londres pour rencontrer le général De Gaulle dont il apprend à se méfier tout en lui restant fidèle (il en sera ministre). Puis finit à Alger en 1943 pour ne revenir en France qu’au moment de la Libération en tant que membre du Gouvernement Provisoire de la République Française.
Lucide, Henri Frenay ne s’est jamais laissé abuser des conflits existants entre les différents mouvements de résistance. Evincé à la Libération par les communistes, suspects aux yeux des gaullistes, son parcours exemplaire relaté dans ce livre fut celui d’un homme honnête qui fit face en des circonstances tragiques et avec les moyens qui étaient les siens quand d’autres fuyaient leurs responsabilités. Son livre, passionnant, est un important cours d’histoire contemporaine indispensable à la compréhension de ce que fut la Résistance et de cette période encore honteuse connut sous le nom d’Occupation. On se saurait trop en recommander la lecture.



Stéphane Esserbé

 

 

 

JE RESTE                                                    par Jean-René Godule

C'est décidé, Jean René reste...

 

Ils partent. Ils quittent la ville et me laissent seul. Par flots entiers ils désertent les rues. Les cafés ferment. Les boulangeries. Le silence tombe. Je n’aime pas, non, l’été sur la grande ville. Je n’aime pas le mois d’août. C’est le désert. C’est pourtant un rituel. Chaque année. Comme s’il fallait abandonner un temps sa vie, pour mieux la retrouver. Oh oui je sais : la mer, et le soleil… Je ne peux pas partir. Je reste là. J’assiste au spectacle effarant de cette déroute du monde. Je sens les veines de la ville se vider. Je vois, impuissant, ses forces vives s’amenuiser. Consterné et meurtri je me sens comme trahi. Pourquoi s’en vont-il tous ? Pourquoi, lâchement, renoncent-ils à leur existence ? J’ai, moi, cette impression qu’ils fuient. C’est vrai l’hiver est long. Et le quotidien triste. Mais est-ce la vraie raison ? Tous ces discours m’attristent. Je ne fuis pas. Je suis fidèle.

 

Dans ma jeunesse, il m’arrivait de m’en aller. Il m’arrivait de faire des kilomètres. Nous allions à la mer. Nous sentions le grand vent. Nous voyions le soleil. J’aimais ça. Je me sentais renaître. Pourtant j’ignorais tout. Je ne savais pas ce qu’était la vraie vie. J’étais naïf. Je ne connaissais pas toute l’étendue des choses. Je pensais, bêtement, qu’il fallait vivre ici, et qu’en été, il fallait partir là. Je n’avais pas encore connu la ville. Je ne pensais pas qu’un jour elle serait mon dernier refuge. Je l’ai connue plus tard, quand, régulièrement, j’y vins pour voir mon père.
A cette époque déjà j’étais émerveillé. Cela vibrait, grondait, vivait. C’était grand. Une âme semblait en émaner. Quelque chose d’impalpable, de fantastique, mais pourtant si réel. Mon amour pour la ville remonte à cette époque. J’ai su, dès lors, qu’un jour elle m’accueillerait. Un peu plus tard j’y suis venu. A la faveur de circonstances inattendues enfin ma vie a commencé. J’étais là. Je pouvais à loisir errer au long des grands boulevards. Je pouvais respirer toutes les odeurs, percevoir la rumeur, croiser tous les visages. Confusément j’étais heureux. La voie s’ouvrait.
J’avais, oui, depuis toujours, eu ce pressentiment. Un jour… La ville serait pour moi comme une femme. J’en étais tombé amoureux. Il me fallait attendre.

 

A l’heure dite, je m’étais senti prêt. J’étais enfin parti. J’avais fait ma valise et j’étais arrivé. Peur. Je crois au tout début j’avais eu peur. C’était grand, impressionnant, pourtant… Pourtant très vite j’avais aimé ce sentiment. Je n’étais rien, n’existais plus. J’étais noyé dans la fureur, dans le chaos. Libre. Cette foule qui s’agitait, ces bruits de pas, tous ces visages… C’était l’ivresse. Je ne me sentais plus seul, et en même temps je l’étais plus qu’avant. Comment vous dire ? Je sens son cœur qui bat à chaque instant. Son souffle. La ville est ma maîtresse. Mon seul amour. Je ne saurais au juste comment vous l’expliquer. C’est une histoire entre elle et moi. Pour cette raison, je ne la quitte presque jamais.

J’ai toujours un serrement au cœur lorsqu’il m’arrive de la laisser. Même si parfois c’est nécessaire, j’ai toujours ce moment d’hésitation. Je pense que durant quelques jours le cours du temps va se suspendre, mais je sais, que quoi qu’il puisse nous arriver, je serais soulagé à mon retour. Je reverrai le Sacré-Cœur, Montmartre, les rues…
Je ne saurais vous dire ce que nous avons partagé la ville et moi. Nos peines, et nos secrets. Nous nous comprenons. Nous sommes, tous deux, des mal-aimés. Nous sommes semblables. Nous avons nos mystères. La nuit nous sommes en harmonie. Nous sommes comme deux parias.


J’ai toujours eu du mal avec les traîtres. Je n’ai jamais compris qu’on puisse abandonner ce que l’on aime. Pourquoi partir ? Ce que j’aime c’est marcher. Et rencontrer la vie. Savoir, sentir, croire, que tout reste possible. Qu’il y a encore des choses. Que le monde est vivant. Que tout peut arriver. Même s’il n’arrive rien. J’ai ce besoin. Je ne pourrais pas vivre sans ressentir cet océan. J’aime, oui, le soir en m’endormant, m’imaginer les gens, cette foule, ce grouillement. Jouir de la solitude en ville est une ivresse. Sentir le monde vibrer, même si l’on est exclu… Quand je vois la ville se vider en août j’ai peur. Je n’aime pas ces rues vides. Je n’aime pas leur désert. Il flotte alors un fade parfum de mort. La rumeur ordinaire – grand souffle ardent des villes – elle-même, vacille. Les bruits sonnent dans le vide. Les murs sont tristes. C’est un spectacle désolant. Mon âme se fait très lourde. J’ai honte de ces fuyards. J’ai mal. Une infinie tristesse. Bien sûr la lumière est plus claire, et le ciel encore tiède, mais… Ce parfum de langueur… Le monde n’est plus. Son cœur bat plus lentement. Les touristes fourmillent. Un peuple qui n’est pas d’ici. Des regards différents. La ville à l’abandon. Pourtant je reste. Je marche. Et je retrouve en moi cet attachement.


 

 

La citation de la semaine

 

"Les mots fraient la voie aux actes à venir, ils sont l'étincelle des incendies futurs !"

 

Franz Kafka - Conversations avec Kafka (Gustav Janouch)

 



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