VAE VICTIS

La chronique d'Hector Plasma
Ils l’ont fait. Ils ont condamné le monstre. Pendu. Comme les autres...
Il y a
soixante ans. A Nuremberg. On ne polémiquera pas sur le bien fondé
d’une telle sentence. Doit-on assassiner un assassin ? Peut-être, mais
l’on se fait assassin soi-même. Là n’est pas la question en tous les
cas. Laissons les criminels s’exterminer entre eux. Ce qui étonne,
c’est autre chose. Il est facile de condamner un homme vaincu qui embarrasse
et dont personne n’a plus besoin. Bien au delà de la justice, cela
ressemble a du ménage. Cet homme, qu’une multitude d’images d’archives
montre aux côtés de dirigeants bien comme il faut, cet homme, ce criminel
qui en son temps fut qu’on le veuille ou non presque un ami, dérange.
Il est temps d’en finir. On n'oubli pas certes ses crimes, les morts
dont il est responsable. Mais responsable l’était-il seul ? Les crimes
qu’il a commis ne l’a-t-on pas laissé les perpétrer ? Condamner ce
genre d’homme suscite toujours les mêmes questions. Et il y a bien des criminels que l’on ne puni pas. A-t-on puni Harry Truman quand
il prit le parti de se servir des bombes ? A-t-on puni monsieur bomber
Harris qui détruisit les villes allemandes quand l’Allemagne était
abattue ? A-t-on puni les crimes de guerre perpétrés au Viêt-Nam ou
même en Algérie ? Non. Malheur aux vaincus. Il n’y a de justice qu’au
pays des vainqueurs. Les vaincus eux… Mais attention, comme le disait
un autre criminel devant l’histoire : qui a vaincu par l’épée, périra
par l’épée. Qu’on se le dise.
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Claude Antoine - Sylvain Goudemare
MEMOIRES DE MONSIEUR CLAUDE - Arléa - 352 pages - 23,17 €
Monsieur Claude commence sa carrière dans la police en 1845. Né à Toul en 1807,
il dit de lui-même qu’il est « né policier comme la bête naît chien
de chasse. » L’histoire voudra qu’il serve trois régimes politiques
différents, la IIe République, le Second Empire, et la IIIe République.
Nommé chef de la sûreté grâce à l’arrestation des auteurs de l’attentat contre
Napoléon III en 1858 (attentat dit d’Orsini), il le restera jusqu’en 1875.
Sa carrière sera celle d’un fonctionnaire qui aura obéi à ses maîtres et à
qui l’histoire aura ménagé quelques heureuses surprises et des désagréments.
Il croise Lacenaire, dont la figure criminelle le fascine et à l’arrestation
duquel il participe, Adolphe Thiers, qui aura bien des fois pour lui le rôle
de protecteur, Napoléon III, dont il se réjouit du redoutable système d’espionnage
mis en place pour mieux museler la population, et bien d’autres figures de
l’histoire agitée de la fin du XIXe siècle.
Ses mémoires, consistantes et détaillées, qui mêlent à la fois petite et grande
histoire, ne sont pas d’un esprit brillant et se perdent parfois dans des détails
scabreux dignes de la presse à sensation, mais sont malgré tout intéressantes.
Il y règne une ambiance rocambolesque et involontairement humoristique qui
fait voyager le lecteur entre les soubresauts de l’histoire et les scandales
de mœurs qui ont émaillé la vie politique sous le Second Empire. On y découvre
les affaires criminelles que Monsieur Claude démêla avec brio, l’affaire du
tueur en série Troppmann notamment, qui fit tirer les journaux à scandales
de l’époque à plus de 500 000 exemplaires, et se retrouve plongé dans un monde
où la compassion et la justice ont du mal à trouver leur place.
Monsieur Claude n’est
pas avare de détails et l’on doute parfois de l’objectivité de son
témoignage. Il sert ses maîtres avec zèle, mais ne semble pas toujours
les apprécier. Il voit en Nalopéon III un conspirateur dont il a «
la conviction qu’il a été le modèle original du prince Rodolphe des
Mystères de Paris », et en Thiers « un infatigable ambitieux.
»
Sous la Commune, Monsieur Claude est arrêté par un agent dont il était le chef
un mois auparavant. Il restera deux mois à la prison de la Santé et sera délivré
par le même agent après être resté à la merci de Raoul Rigault, redouté chef
de la préfecture de police de la Commune et de Théophile Ferré, « son ennemi
le plus implacable », (p 399). Il reprend ses fonctions dans le chaos lors
de la Semaine Sanglante et sert la République comme il avait servi l’Empire.
Ses mémoires, qui n’ont pas été rééditées depuis de nombreuses années, auraient
certainement gagné a être écrite par un meilleur nègre, cependant, à la manière
des feuilletons du XIXe siècle, elles ont le charme et la naïveté d’un genre
aujourd’hui disparu. Un peu comme nos polars à succès d’aujourd’hui qui mêlent
horreur et peinture de société, elles sont un témoignage d’une époque dont
on ne connaît pas toujours la réalité quotidienne.
« Ma vie a été un véritable roman », disait Monsieur Claude. Ses mémoires
sont un feuilleton, qui, d’épisodes rocambolesques en personnages inquiétants,
ne pourront manquer d’étonner le lecteur.
Stéphane Esserbé
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ENFANCE par Jean-René Godule
L'enfance, Jean-René Godule y puise les plus beaux de ses souvenirs...
Le plus ancien de mes souvenirs de ce quartier se sont les trains. Nous allions
au collège. Et nous les regardions. Sur le chemin au long de la trouée
les bruits nous transportaient. A cette époque tout paraissait immense.
Et ces trains qui fuyaient nous fascinaient. Ils nous accompagnaient.
Jusqu’à Pont-Cardinet nous pouvions longer leur trajet en écoutant
leur fracas effrayant. C’était une joie, qui, avant les cours, nous
submergeait. Mes premiers souvenirs du quartier remontent là. Il y
avait le square. Nous y jouions. Pétris de rires légers, bercés par
le bruit lourd, nous nous sentions heureux. C’était simple. Paris nous
semblait grand.
Le soir nous ressortions. Et allions jouer. Je me sentais saisi.
J’avais conscience de mon destin. Je savais qu’en moi s’imprimaient
les images. Je devinais l’avenir.
Mon âme se noyait dans la ville. Il est de ces endroits ainsi où l’on arrive
et que l’on sait ne plus jamais devoir quitter. Dans ce quartier je m’installai.
Les rues étroites… Les visages familiers… C’était mon monde. Le seul endroit
où il m’était permis d’aimer.
Je me souvenais d’avant. D’un pays triste et laid. D’une province. Le ciel
grisâtre. Les visages laids. L’avenir hypothéqué. Oui j’avais fui. J’avais
laissé tout
mon passé. J’avais Paris ! Mon beau quartier. Il y avait au long des rues comme
un parfum, des voix qui me touchaient. J’ai grandi. Chaque jour a eu ses découvertes.
Au début ; la magie de la ville. Les bruits sans cesse. Les rues. L’immensité.
Et peu à peu l’âme véritable du périmètre.
Qu’est-ce qu’un quartier ? Comment un morceau de la ville devient une entité
? Quelques détails. Un café bien placé. Un commerçant aimable. Je me suis senti
lié. Cet attachement… Cette relation nouvelle… Oui charnellement je m’associais.
C’est le refuge des hommes sans foi ; la rue, les murs, se substituent aux
êtres. Ils palpitent. Bougent. Remuent. Respirent. J’en sentais, à chaque moment,
les
pulsations.
Vint mon adolescence. Les premiers souvenirs… Les rues déjà s’étaient chargées. A chaque croisement elles me parlaient. J’étais ici chez moi. Je trouvais dans les coins de murs comme des morceaux de moi. J’étais éparpillé. J’y trouvais ma raison. Ailleurs j’étais un étranger. Je perdais mon identité. Ici j’avais une ombre. J’avais des compagnons. On n’est jamais si seul. On l’est tellement… Avec le bruit des trains me revenait le temps. Les visages, les murmures... A chaque immeuble je revoyais un pan de mon passé. Il m’était difficile de passer la frontière. Au-delà c’était l’étranger. Je n’avais plus guère d’ombre. Si j’allais, je tremblais. Chaque pierre ici, chaque devanture, me lançait des regards. Une vie, après la mort, qui renaissait. J’étais un immortel. Mort déjà, je survivais. Les souvenirs ne me tuaient pas. Ils m’attachaient. M’installant aux terrasses je regardais. Ce que je voyais m’étonnait. Malgré toutes ces années j’étais charmé. J’avais encore en moi la vie. Il me restait un corps. Que le temps fuie ! Que les jours passent ! Que le changement se manifeste ! Sans jamais altérer le charme. J’allais ainsi boire un café. M’attardais à une table. Je trouvais le temps étonnant. Pour moi c’était indifférent.
Au retour du printemps j’étais grisé par la lumière. J’aimais oui
retrouver les frondaisons. Toujours en me rendant au square je
respirais. L’automne j’aimais
toutes les couleurs. L’hiver les couchers de soleil. Mon quartier montrait
ses visages.
Je me souvenais de ces
matins d’hiver longtemps après le spectacle des trains. Je retrouvais
l’odeur des boulangeries.
Il y avait des visages. Mes traces s’enfonçaient dans les rues. J’y semais
ma postérité. Je repassais sur les trottoirs. J’aimais ne pas trop m’éloigner.
J’y avais laissé tant.
Dans ce quartier l’histoire grondait. Des voix me parvenaient.
J’étais bien loin des contingences. J’étais un homme après l’humanité. Je n’avais
plus de chaînes. Il m’était impossible de m’impliquer. Pour moi, seule l’affreuse
vérité comptait. Affreuse ?
Je me contentais de ma vie. Je savais qu’on me l’avait accordée.
J’imaginais mes frères, mes compagnons, inconnus, solitaires. Dans le néant
j’étais. Je me réalisais oui aux limites. Peu m’importait qu’on sût. Il n’aboutit
à rien d’évoquer sa douleur. Il n’est guère de remède. Je n’avais pas le choix.
Je revoyais la mer, les
paysages. En moi cela crevait. C’était comme un amour insatisfait.
J’avançais, au rythme de l’agitation des rues. J’observais les visages. Je
ne m’inscrivais pas dans la logique. La volonté de réussite me restait étrangère.
Parfois, la lumière m’atteignait. J’étais émerveillé. Il y avait, dans les
replis du ciel, autant d’éclats. La fraîcheur m’éveillait. J’éprouvais chaque
mouvement. L’humanité tenait là tout entière.
J’ai suivi le chemin. Il n’est, pour moi et mes semblables, aucun autre destin.
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La citation de la semaine
"... avoir ses aises est somme toute une forme mineure du bonheur."
Thomas Mann - Confessions du chevalier d'industrie Felix Krull
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