LA MORT DU SPORT

La chronique d'Hector Plasma
Nous le disons et le redisons : le sport
est mort. Nous avons pu le constater cet été. En juin et en juillet
la France a vécu à l’heure du football. Certains soirs en effet,
le
silence emplissait les rues. Celles-ci étaient désertes. Et par moment
des portes et des fenêtres s’élevaient des clameurs. La France,
l’équipe
de France jouait et gagnait. C’était bien. C’était beau. En ces temps
d’abandon cela faisait du bien à l’ego national. La Marseillaise
retentissait. Et le Français moyen trouvait à nouveau en l’existence
des motifs de fierté. Las ! Le 9 juillet, alors qu’un nouveau triomphe
semblait vouloir s’annoncer, le rideau tomba de bien étrange manière.
Un homme, un seul, général revanchard qui avait réussi à refaire d’une
armée vaincue une arme redoutable, décida, comme ça, sur un coup
de tête, que c’en était assez, qu’il en avait suffisamment
fait, et qu’après tout ce n’était pas la peine. Une coupe, trophée
tant convoité, pouvait encore lui tendre les bras, il l’ignora. Stupeur
! La France, et la planète entière en firent une grande affaire. Mais
pourquoi, pourquoi grand dieu, a-t-il fait ça ? Il y eut une explication,
des excuses, une émission à la télévision, des propos de caïd, et l’apologie
télévisuelle dans des effets de messe d’une morale de voyous. lenonsens
le demande : où est le sport dans cette affaire ? Dans l’argent qui
circule autour des stades ? Dans les phantasmes nationalistes dans
lesquels
le peuple se projette au spectacle de ces joutes télévisuelles ? Ce
fut bien, en ce milieu d’été, la question à laquelle personne n’a
semblé,
ni dans les journaux, ni ailleurs, être en mesure de répondre. Et ce
bien que la réponse ne soit pas difficile à trouver. Le sport est
mort,
tout simplement. De l’argent. D’une course à la performance à tout
prix trop folle. D’une fantasmagorie de la puissance devenue irrationnelle.
De délire. De bêtise. Les Jeux Olympiques ? Immense
foire commerciale et laboratoire d’avant-garde pour athlète prêt à
tout pour aller plus vite. Le Tour de France ? Pantalonnade
médiatique grotesque pour naïfs abusés. Le football
? Violence racisme et nationalisme. C’est triste. Dommage. Mais vrai.
Combien de temps encore nos consciences vont-elles avoir à supporter
ça ? Des millions, des milliards, de l’argent, du spectacle, et, au
bout du compte, le vide, néant… Triste constat.
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Léon Werth
CLAVEL SOLDAT - Viviane Hamy - 376 pages - 10,55 €
Une conscience dans la guerre
Il
faut, pour aborder ce livre, se mettre dans la peau du soldat, et plus
particulièrement dans celle du soldat des tranchées, de la boue et
du froid.
Au lecteur en mal d’héroïsme ce livre ne s’adresse pas. « Clavel soldat » n’a pas été écrit pour ça. On ne trouve, dans « Clavel soldat », nul récit de bataille épique, nul héros, nul sacrifice nécessaire. On ne trouve que la guerre, une conscience, un combat.
Clavel, homme engagé aux convictions affirmées, est, en ce mois d’août 1914, comme tant d’autres mobilisé. Il décide « d’entrer dans la guerre » afin de mieux la combattre. Il veut en finir avec elle. Il veut lui faire la guerre, pour qu’elle ne revienne pas. Affecté à la « territoriale », il demande à aller au front et y va.
Sa guerre commence. Soldat, il n’abdique pas. Il veut rester un homme. Il se bat, mais son ennemi n’est pas allemand. Il se bat, mais n’éprouve pas de haine. En première ligne, ou à l’arrière, dans la boue, au milieu des bombardements, ses ennemis restent ceux et ce qui rendent la guerre possible et l’acceptent : les intérêts économiques, la bêtise des opinions, leur facilité à se laisser manipuler et à se retourner, l’entêtement et la morgue des états-majors, la résignation, les intérêts de caste.
On comprend qu’au moment de sa parution, en 1919, ce livre ait fait scandale. Loin de la littérature de guerre qui glorifia le douloureux sacrifice des poilus (mot qu’on ne lit que deux fois sous la plume de Léon Werth) durant l’entre deux guerres, ce roman est plus proche de ceux d’Eric Maria Remarque. Tout comme « A l’ouest rien de nouveau », il est en effet le roman d’une défaite. Non pas celle de l’Allemagne, mais celle de l’esprit, de l’intelligence et de la civilisation.
« Clavel soldat » est le roman d’une conscience intransigeante et lucide qui ne veut rien céder, et ne cède rien, à la guerre. Il est le témoignage d’une volonté qui ne veut faire aucune concession aux idéaux d’humanité qui constituent pour l’auteur les valeurs très tôt embrassées comme les seules dignes de l’être humain.
« Clavel soldat » refuse tout compromis, et ce constant souci de fidélité à sa foi et à son engagement en fait toute la grandeur.
« Clavel soldat » n’est
pas une œuvre antimilitariste ou pacifiste ; elle voit plus loin. Elle
cherche à montrer aux hommes qu’en acceptant chacun une petite partie
de l’inacceptable, le sort de l’humanité tout entier peut se jouer.
C’est un roman idéaliste, mais de cet idéalisme suffisamment engagé
pour justifier le volontariat de son auteur pour les premières lignes
d’un conflit qui le marqua à jamais.
Stéphane Esserbé
AU BORD par Jean-René Godule
Je suis resté longtemps
au bord des choses. J’étais ici. Et je n’y étais pas. C’était étrange.
J’étais vivant, et je n’existais pas. Me trompais-je ? Ne passais-je
pas à côté de moi-même ? Ces questions, longtemps, m’ont poursuivi.
Je me souviens très bien le temps qui s’écoulait pour moi ne comptait
pas. Rien, ne semblait exister vraiment. Rien n’était sûr. Rien n’était
clair. J’étais dans un brouillard. Je me sentais lointain. Pourtant…
Je connaissais certains moments. J’avais des minutes douces, où, l’envie
en moi semblait renaître. L’envie. Certains soirs en été quand la lumière
s’éternisait. Quand le ciel long, au loin, à l’horizon des toits, n’en
terminait jamais de s’étirer. Quand la fureur de toute la ville d’un
coup paraissait retomber. Quand le soleil mourait. Certains matins
aussi, quand le jour renaissait, pur, et délicat. Je me disais je suis en vie. Ces moments étaient brefs. Ils étaient
faits de solitude, de plénitude. Il m’emplissait de contentement. Ils
justifiaient les journées longues et ennuyeuses, les heures de vide,
et de néant. L’idéal, aurait-il donc été de rester là ?
Ce fut un jour d’été que j’obtins la réponse. Ce jour-là, j’étais près de la mer.
Il faisait chaud. Le ciel était immaculé. Un dôme, d’un éclat pur, bleuté. Le soleil écrasait. Omniprésent. Eblouissant. Il dominait. J’étais avec une femme. Et nous avions marché. Au bout de notre marche nous avions vu la plage. Oh cette plage ! Une trouée taillée dans les rochers, une crique, une ouverture, jaillissante de lumière. Nous avions approché, nous étions installés. Quelle peur ! J’étais resté assis. J’avais regardé l’eau. La mer… Cette étendue, désespérante, et fascinante… Autour de moi des cris retentissaient. Des cris de joie. La lumière me blessait. Les flots grondaient. Je ne comprenais pas pourquoi. La mer, seule m’obsédait. Elle tanguait, vibrait, chuchotait. Dans un vertige étrange elle m’appelait. Quel horizon troublant ! A l’infini une ligne floue, cette couleur verte, et le ciel pur. J’avais peur.
Je me souvins de ces doux soirs en ville quand je sentais de l’abandon, je me souvins de ces instants de paix. Ils n’étaient qu’un appel. Ils étaient là. Ils étaient près de moi. Oui cette mer… Tout cet espace ! Ils n’étaient que l’aboutissement de ces minutes. Ce que j’avais senti, cherché, aimé, sans jamais le savoir. C’était bien moi que j’avais vu alors ; l’essence de tout mon être. Aussi devant cette mer je transpirai.
Des gouttes énormes me perlaient du front. Les embruns me venaient. Le sel me chatouillait. Devant moi, une femme se dévêtait. Et je la regardais. J’étais vide. Je n’avais plus aucun désir. Je sentais comme la mort. Cette grève, cette plage, me permettaient enfin d’être moi-même. J’étais au bord de l’existence mais ce bord était l’existence elle-même. J’avais peur, mais cette peur me nourrissait.
Des corps autour de moi couraient. Je sentais leurs odeurs. Un sourire blanc, regorgeant de soleil, m’appelait. J’aurais pu rester là une vie entière. J’aurais pu demeurer assis, ne plus jamais faire un seul geste…
De temps en temps, je voyais un bateau au loin. Sa silhouette blanche, fantomatique, me semblait suspendue juste au-dessus des flots. Une fraîcheur légère venait me caresser les pieds. J’ai vu cette femme plonger. Un corps. Un rire. Une longue silhouette qui affleura ensuite à la surface de l’eau. Qui me faisait des signes, qui m’appelait. Je la voyais. Mais le soleil m’éblouissait. J’avais soif, la bouche très sèche. Ma peau brûlait. Le monde vibrait.
Peu à peu, un apaisement très doux gagna la plage. Je me sentis renaître. Oui c’était vrai ; les flots eux-mêmes paraissaient calmes. C’était divin. Enfin je trouvai là des raisons d’être. Cette chaleur, et ce vent chaud… Il me sembla avoir tant attendu ces beaux instants...
J’étais très loin des doutes, de l’étroitesse du quotidien. Les tracas du bureau s’étaient enfuis. La vérité m’accaparait. Combien de temps ? Il me sembla une vie entière.
Quand le soleil fila
je me sentis hagard, perdu, ivre. La femme sortit de l’eau. Je sus
que je l’aimais.
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