N° 4 du 08/09/06

ELOGE DE LA NOUVELLE NOBLESSE

La chronique d'Hector Plasma

Au début, « ils » n’ont qu’un prénom. « Ils » s’appellent Jean-Edouard, Cindy, Maxime, Johan, Linda, ou Michaël…

 

« Ils » sont jeunes, forcément beaux et bourrés de talents. « Ils » ont fait l’objet d’une sélection sérieuse (car tout cela évidemment est très sérieux). Ont été éprouvés. Parmi des centaines, si ce n’est des milliers, « ils » ont été choisis dans toute la France. « Ils » sont contents. Sur leur visage et dans leurs yeux brille une étoile : celle des beaux rêves qu’ils portent en eux. Leurs bras embrassent l’avenir. « Ils » sont ovationnés. Conquérants, sûr d’eux, « ils » arrivent. Leur prénom devient familier. On apprend vite à les connaître. Vont-ils y arriver ? C’est tellement difficile ! C’est à ce moment là qu’ils acquièrent patronyme. Anoblis, adoubés par la presse, ils obtiennent leur quartier de cette nouvelle noblesse. On ne dit plus Jean-Edouard, mais Jean-Edouard De La Starac. On n’écrit plus Cindy, mais Cindy De L’île De La Tentation. On n’évoque plus Maxime, mais Maxime De La Nouvelle Star. Car oui, vous l’avez reconnue, cette nouvelle noblesse, ces personnages dont le moindre des actes a portée historique, est celle qui constitue la chair humaine dont se repaissent nos émissions télévisuelles. Télé-réalité. Phénomène étonnant. Après la noblesse séculaire qui aura fait la France, après l’Empire, nous serions donc en présence d’un stade suprême et supérieur de ce principe qui consiste à distinguer les uns des autres en vertu des services rendus à la patrie ? Très certainement. Curieux, cet attrait délirant pour de pauvres gamins naïfs dont l’unique tort est de croire qu’on leur offre avenir. Etrange, ce pathétique spectacle d’une jeunesse dont les rêves sont paillettes. Curieux, étrange, cocasse. Cette noblesse en effet, hautement consommable, est en effet nouvelle au point d’être éphémère. C’est une noblesse qui ne dure pas. Qu’on jette. Après usage. lenonsens ne saurait s’en offusquer. Jeter ce qui ne sert rien est chose que l’on comprend. Mais pourquoi tout ce bruit ? Il y a grand mystère. L’histoire est-elle si capricieuse ? Ou sommes-nous à ce point stupides ? Nous n’avons, hélas, aucune réponse. Sommes-nous condamnés à subir ces spectacles où la honte l’emporte sur la dignité ? La noblesse, la vraie, avait son étiquette. Cette noblesse là, n’a guère qu’un prix.



 

 

Albert Camus
L’IMPROMPTU DES PHILOSOPHES

Pièce inédite d’Albert Camus rendue accessible grâce à la publication récente d’une nouvelle édition complète des œuvres du prix Nobel 1957, « L’impromptu des philosophes » n’est pas un texte négligeable...


Dans cet « impromptu des philosophes », Albert Camus se défoule. Pièce en un acte écrite très probablement à la fin de 1946 ou en 1947, « L’impromptu des philosophes » en effet est avant tout un pastiche de Molière dans lequel les existentialistes, et tout particulièrement Sartre, sont visés. On y fait la connaissance de Monsieur Néant, représentant en nouvelles doctrines qui porte toujours un énorme livre sur lui et que personne n’a lu. On y voit un Monsieur Vigne qui se laisse séduire par la doctrine de Monsieur Néant. Et on s’amuse, comme chez Molière, du ridicule et de la bêtise des uns et des autres. La date de la rédaction du texte semble importante. Elle marque, comme chacun sait, le début de la Guerre Froide et la radicalisation, dans la société française d’alors comme dans bien d’autres, de l’opinion et des engagements. Mais aussi le début des divergences entre Camus et les existentialistes.


En 1947, Camus et les existentialistes sont liés. La guerre n’est pas loin. Et la ferveur des heures de la Libération non plus. Camus et Sartre, qui, comme le souligne Ronald Aronson dans son livre « Camus et Sartre, amitié et combat », et contrairement aux idées reçues sont liés de vrais liens d’amitié, ne s’opposent pas encore de manière frontale, mais leurs échanges font état de divergences principalement au sujet du communisme. Camus déjà est blessé de se sentir constamment « jugé » par ses pairs de l’intelligentsia parisienne. Anticipant inconsciemment ce qui adviendra 5 ans plus tard lors de sa retentissante polémique avec Sartre, il écrit « L’impromptu des philosophes. » Cet impromptu, qui n’a presque pas été retravaillé et dont l’argument est léger et parfois maladroit, n’est donc pas anodin. Les thèmes de « La Chute » et de certaines des nouvelles du recueil « L’exil et le royaume », près de dix ans avant leur parution, y figurant déjà.



Stéphane Esserbé

 

 

 

UNE NUIT                                                   par Jean-René Godule

Jean-rené aime la nuit...

 

Une nuit, j’ai franchi le passage. Je suis entré dans l’autre monde. Je me suis décidé. Ce ne fut pas si difficile. J’étais déjà très détaché. J’avais fui. J’avais quitté ma vie. Je vivais dans l’ailleurs. Je me laissais porter. Je ne considérais pas ma vie comme importante. Je regardais au loin. J’aspirais au voyage. Mes jours étaient tellement insignifiants. J’étais certain qu’autre chose m’attendait. J’avais déjà perçu les choses. Avec le temps, mon âme fuyait. Je faisais fi des apparences. Les hommes n’existaient plus. Je restais à l’affût. Dans le sommeil je m’égarais. Je devenais un familier des moments de ténèbres. Je m’habituais à rompre avec le temps. J’oubliais toute humanité. Cette nuit-là, j’ai senti mon esprit céder. Je n’éprouvais plus de tension. J’entendis le silence. Plus de respiration.

 

J’avais été jusqu’à présent dans l’ombre. Je m’étais senti résigné. J’avais vécu dans l’illusion. Dans mon sommeil, j’avais des impressions. Ce qu’on me proposait au quotidien n’était que tentation. Ce que j’avais connu… Du néant m’arrivaient des signes, comme une respiration. Oh cette certitude… Il y avait deux voies. Celle des ténèbres me paraissait plus sûre. Je voyais, malgré l’obscurité, un horizon. Je touchais à ma destinée. Une nouvelle dimension. Ce qui avant me semblait effrayant paraissait doux. J’atteignais la félicité. Un ailleurs sans mesure. Une autre liberté. L’ivresse… Après toute ces années… Qu’était le monde ? Existait-il une réalité ? J’avais peur et pourtant j’étais heureux. Je m’étais délivré.




La citation de la semaine

 

"Je ne comprends plus qu'un mot de la langue française, parce qu'il exprime le changement, la transformation éternelle des meilleures choses et la désillusion avec énergie : c'est merde."

 

 

Guy De Maupassant, lettre à Gustave Flaubert, le 3 août 1878...

 

 

 



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