N° 30 bis du 08/05/07

LA FRANCE IDIOTE OU LA DOUBLE IMPOSTURE

La chronique d'Hector Plasma

Alors ça y est. C’est terminé. Il doit être content notre agité. Heureux vous pensez bien : toute une vie de labeur, une existence totalement vouée à l’ambition, tellement de trahisons, de coups tordus et de mensonges...

 

Il doit bien se sentir au firmament. On l’a fait roi. Sacré par le suffrage universel. Mais sérieusement, qu’est-ce que ca va changer ? On sera plus intelligents ? On lira plus de livres ? On arrêtera Michel Drucker et la Starac ? Pensez ! L’autre jour, y’avait Mireille Matthieu à son concert (si si, la vraie, avec la coupe idoine et la jupe authentique), et puis Johnny, et aussi Gilbert Montagné. C’est déjà du changement ! C’est ce qu’ils disent en tous les cas les quelque 18 983 138 pékins qui ont voté pour lui. Car il le faut. La France est au plus mal. Elle est au bord du gouffre. Ne travaille plus. Se laisse aller. Mai 68 l’a ravagée. Les communistes l’ont pillée. Les méchants immigrés l’ont saccagée. Il lui fallait bien ça à notre France : un homme, un seul, à la faconde habile, au cerveau très agile, à l’œil roué, à la poigne d’acier. Un de ces types qui sait parler au peuple. Ah oui ce bon peuple de France, cet être cher et cultivé… Il a trouvé son maître. Depuis le temps, depuis le temps qu’il le cherchait. C’est qu’on en trouve pas tous les jours. C’est une denrée rare. Ces hommes qui, d’un coup, arrivant de nulle part, hop, surgissent et claquent des mains pour que tout se transforme. Et avec lui, on va être plus fort. Parce que la France, la bonne vieille France, celle qui travaille et qui en veut, la France bien blanche et besogneuse, a fini de dormir. On est prévenu. Va falloir arrêter. On ira en prison sinon. Faudra rien dire, bien se tenir. Ah oui la France… Mais qu’est-ce qu’elle a ? Elle est malade ? Elle souffre ? Oui. Mais comme toujours dans ces cas-là se trompe. Car en effet, c’est à la haine, à la rancœur, à la violence auxquelles depuis quelques jours maintenant elle avoue consentir sans le moindre complexe. Est-ce là, comme on le laisse entendre un peu partout un vrai triomphe démocratique ? N’y a-t-il pas une imposture à dire qu’un homme élu en grande partie grâce à une rhétorique ambivalente l’est parce que son programme a simplement plus convaincu que d’autres ? N’y en a-t-il pas une autre à dire qu’on choisit cet homme-là toujours à cause de son programme alors qu’en fait c’est en raison de peurs diverses qu’on cristallise principalement sur celles qu’on a des immigrés ? Et les 18 983 138 pékins qui ont voté pour lui ne sont-ils pas idiots ? C’est en tout cas notre opinion. L’agité est dangereux. Et si l’on doute pas de nos institutions, on imagine sans peine, à cette minute, que dans les mois à venir elles risquent fort d’être mises à l’épreuve. Que fera l’agité ?


 

 

Emmanuelle Urien
LA COLLECTE DES MONSTRES - Gallimard - 157 pages - 13,50 €

Les monstres sont parmi nous. Ils sont ici et là. Les montres, vous pouvez les rencontrer partout. Emmanuelle Urien les connaît bien, et la collecte qu’elle en fait dans ce recueil constitue une galerie terrible qu’il serait dommage de ne pas visiter…

 

Une jeune femme au physique disgracieux qui passe des petites annonces pour trouver l’homme qu’il lui faut et comprend que ce dernier est là pour la tuer, un homme paranoïaque qui construit toute sa réussite autour de sa folie mais s’en délivre au moment où elle pourrait le sauver, un comptable juif recruté par les nazis pour inventorier les effets personnels des victimes d’Auschwitz… Autant de personnages dont les destins, pour diverses raisons, se trouvent broyés par l’absurdité et la cruauté de l’existence. Ce sont les monstres, ces figures, ces hommes, ces femmes que vous pourriez rencontrer à chaque instant dans votre quotidien. Ce sont aussi ces portraits que dresse, avec bonheur, Emmanuelle Urien dans ce recueil dont pas un texte ne fait plus de 12 pages et dont l’unité thématique est remarquable. On se laisse en effet envoûter par cette succession de personnages dont les vies d’un coup basculent, sombrent et se perdent. D’un plume sèche, précise et alerte, l’auteur établit, en 18 portraits de personnages bien souvent incapables de faire face aux aléas de l’existence un diagnostic sans concession de la cruauté du monde contemporain. Ces textes, d’un format homogène, courts, ménageant tous une chute spectaculaire et parfois à double effet (« Le syndrome du père Noël »), sont autant de véritables petites mécaniques de précision dont la maîtrise technique assure l’efficacité même si parfois la ficelle est un peu grosse (« Converti en grammes »). Ils se lisent comme des fables. Et renvoient au lecteur des clichés gris, mornes et cruels du monde actuel. L’espoir dans ce livre est peu présent. Et ce volume serait tout à fait noir s’il n’était pas teinté d’humour. Emmanuelle Urien, pour son troisième recueil, le premier chez Gallimard, signe donc ici un livre tout à fait dans l’air du temps, sans pour autant céder à la facilité. C’est louable.

 



Stéphane Esserbé

 

 

 

FUMEE                                                         par Jean-René Godule

De temps en temps, Jean-René Godule aime s'en griller une...

 

Il fume une cigarette. Dans un café il rêve. Son regard est perdu. Il est léger. Des bruits. Une rumeur. Il aime.
Ce sont des gens d’ici. Habitants du quartier. Des commerçants. Et des passants. Il les entend. Certains sont vieux. D’autres plus jeunes.
Ils boivent. Ils parlent. Ils se confessent. Leurs cris résonnent.
Dans la fumée, regardant au dehors, il perçoit les échos.
Le monde s’anime, bouge, remue. Il l’aime.
Quand il est là ainsi et que la vie s’agite, quand, à ces moments où elle respire, où elle reprend son souffle… Il écoute. Des frissons montent en lui. Ils l’envahissent. A cet instant, ses sens sont en éveil. Et il perçoit toute la rumeur du monde.

Un homme au bar a le regard étrange, perdu, et solitaire. Une femme, seule, assise, lit un journal. Un couple âgé rit en buvant. Une jeune femme rêve à une table. Le patron sert.
Les choses légères. Des moments brefs. Comme des secondes.
Le temps semble un instant s’arrêter de couler. Ne reste rien d’avant. Pas plus d’après.
Il reste là. Il n’est plus rien.
Ne demeurent plus que le verre de vin rouge sur la table bancale. Sa cigarette qui se consume. Et la fumée. Et son regard. Les bruits.

Les voix résonnent. Comme dans un vent de fête. Les sons sont cristallins, et les sourires très clairs.
C’est l’insouciance du samedi. Le souffle plus léger de la fin de semaine. Le fracas, et la fureur qui sont plus loin. Oh la semaine, la semaine triste, la semaine éreintante ! La semaine où… Dans la fumée de cigarette il croit renaître. Il reconnaît dans les visages toute la tendresse, et comme un air de compassion.
Il se sent bien. Il rêve. Ses souvenirs se taisent. Les bruits le bercent. Il dort. Il dort, même si ses yeux sont grands ouverts.


 

 

La citation de la semaine

 

"A se prendre pour autres que ce qu'ils sont, à s'imaginer dans une configuration différente de celle du réel, les hommes évitent le tragique, certes, mais passent à côté d'eux-mêmes."

 

Michel Onfray - Traité d'athéologie

 

 



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