LA FRANCE
IDIOTE OU LA TENTATION DU DIABLE

La chronique d'Hector Plasma
Non l’agité n’est pas le diable. Mais il en est la tentation. Et son récent triomphe le prouve. Car que nous a-t-il dit, au cours de sa campagne ?
Que
nous étions des paresseux, que nous avions perdu le goût de nous faire
mal, que nous étions des assistés, qu’il fallait nous secouer… En d’autres
temps ce discours-là a déjà triomphé (vous vous souvenez : le travail, la famille, la patrie…). Ce n’était pas alors Mai 68 qu’on accusait, mais le Front Populaire. Ce n’était
pas les 35 heures, mais les congés payés. Comment ? Des vacances pour
les ouvriers ! Ah ces vilains cocos… Décidément toujours les mêmes.
Il faudrait les payer pendant qu’ils ne font rien. Il faudrait les
aider alors qu’ils nous menacent. Et tous ces immigrés, ces gens, ces
noirs et ces arabes, enfants de ceux qu’on a fait venir là lorsque
les bras manquaient et qu’on a entassé dans des cités… Ouh les méchants
! Ouh les vilains ! Ils n’ont plus de respect, sifflent la Marseillaise.
Ils se révoltent ! Non mais. Et la France, vous y pensez vous à la France ? Son rayonnement intellectuel, son génie millénaire
? (mais heureusement maintenant il y a Mireille Matthieu) Allons allons.
Il est grand temps. Oui mais… Tout le problème est là. La colère rend
aveugle. La haine fait perdre la raison. Et l’agité, ce tribun implacable,
désireux du pouvoir, l’a bien compris. Il a trouvé les mots. Il se
présente comme le messie, fait croire que son destin est grand comme
lui est tout petit. Il charme, envoûte, séduit. La France succombe.
Et montre tout son mal. Car le mal n’est pas l’agité, mais plutôt nous,
les quelque 18 983 138 idiots qui se sont exprimés pour lui, qui ont
rendu possible ce qui semblait ne l’être pas avant ; qu’on puisse,
à nouveau en France, aujourd’hui, proférer pendant un discours à une
tribune des mensonges historiques devant une foule en plein délire
sans que cela ne prête à conséquence, qu’on puisse stigmatiser certaines catégories de la population au point de les inquiéter jusqu’à
les pousser dans la rue, et que tout ça puisse se produire avec la
complicité de la plupart des grands médias de masse. La France idiote
donc. Et qui compte, aujourd’hui, officiellement (le recensement date
d’une semaine) 18 983 138 idiots. La France idiote, à nouveau face
à ses démons. La France idiote, et demain…
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Emmanuelle Urien
LA COLLECTE DES MONSTRES - Gallimard - 157 pages - 13,50 €
Les monstres sont parmi nous. Ils sont ici et là. Les montres, vous pouvez les rencontrer partout. Emmanuelle Urien les connaît bien, et la collecte qu’elle en fait dans ce recueil constitue une galerie terrible qu’il serait dommage de ne pas visiter…
Une
jeune femme au physique disgracieux qui passe des petites annonces
pour trouver l’homme qu’il lui faut et comprend que ce dernier est
là pour la tuer, un homme paranoïaque qui construit toute sa réussite
autour de sa folie mais s’en délivre au moment où elle pourrait le
sauver, un comptable juif recruté par les nazis pour inventorier les
effets personnels des victimes d’Auschwitz… Autant de personnages dont
les destins, pour diverses raisons, se trouvent broyés par l’absurdité
et la cruauté de l’existence. Ce sont les monstres, ces figures, ces
hommes, ces femmes que vous pourriez rencontrer à chaque instant dans
votre quotidien. Ce sont aussi ces portraits que dresse, avec bonheur,
Emmanuelle Urien dans ce recueil dont pas un texte ne fait plus de
12 pages et dont l’unité thématique est remarquable. On se laisse en
effet envoûter par cette succession de personnages dont les vies d’un coup basculent, sombrent et se perdent. D’un plume sèche, précise et
alerte, l’auteur établit, en 18 portraits de personnages bien souvent
incapables de faire face aux aléas de l’existence un diagnostic sans
concession de la cruauté du monde contemporain. Ces textes, d’un format
homogène, courts, ménageant tous une chute spectaculaire et parfois
à double effet (« Le syndrome du père Noël »), sont autant de véritables
petites mécaniques de précision dont la maîtrise technique assure l’efficacité
même si parfois la ficelle est un peu grosse (« Converti en grammes
»). Ils se lisent comme des fables. Et renvoient au lecteur des clichés
gris, mornes et cruels du monde actuel. L’espoir dans ce livre est
peu présent. Et ce volume serait tout à fait noir s’il n’était pas
teinté d’humour. Emmanuelle Urien, pour son troisième recueil, le premier
chez Gallimard, signe donc ici un livre tout à fait dans l’air du temps, sans pour autant céder à la facilité. C’est louable.
Stéphane Esserbé
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FUMEE par Jean-René Godule
Jean-René Godule aime fumer...
Il fume une cigarette. Dans un café il rêve. Son regard est perdu. Il est léger.
Des bruits. Une rumeur. Il aime.
Ce sont des gens d’ici. Habitants du quartier. Des commerçants. Et des passants.
Il les entend. Certains sont vieux. D’autres plus jeunes.
Ils boivent. Ils parlent. Ils se confessent. Leurs cris résonnent.
Dans la fumée, regardant au dehors, il perçoit les échos.
Le monde s’anime, bouge, remue. Il l’aime.
Quand il est là ainsi et que la vie s’agite, quand, à ces moments où elle respire,
où elle reprend son souffle… Il écoute. Des frissons montent en lui. Ils l’envahissent.
A cet instant, ses sens sont en éveil. Et il perçoit toute la rumeur du monde.
Un homme au bar a le regard étrange, perdu, et solitaire. Une femme, seule,
assise, lit un journal. Un couple âgé rit en buvant. Une jeune femme
rêve à une table. Le patron sert.
Les choses légères. Des moments brefs. Comme des secondes.
Le temps semble un instant s’arrêter de couler. Ne reste rien d’avant. Pas
plus d’après.
Il reste là. Il n’est plus rien.
Ne demeurent plus que le verre de vin rouge sur la table bancale. Sa cigarette
qui se consume. Et la fumée. Et son regard. Les bruits.
Les voix résonnent. Comme
dans un vent de fête. Les sons sont cristallins, et les sourires très
clairs.
C’est l’insouciance du samedi. Le souffle plus léger de la fin de semaine.
Le fracas, et la fureur qui sont plus loin. Oh la semaine, la semaine triste,
la semaine éreintante ! La semaine où… Dans la fumée de cigarette il croit
renaître. Il reconnaît dans les visages toute la tendresse, et comme un air
de compassion.
Il se sent bien. Il rêve. Ses souvenirs se taisent. Les bruits le bercent.
Il dort. Il dort, même si ses yeux sont grands ouverts.
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La citation de la semaine
"A se prendre pour autres que ce qu'ils sont, à s'imaginer dans une configuration
différente de celle du réel, les hommes évitent le tragique, certes,
mais passent à côté d'eux-mêmes."
Michel Onfray - Traité d'athéologie
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