N° 37 du 07/07/07

C'EST QUOI LA DIFFERENCE ?

La chronique d'Hector Plasma

On croyait en avoir fini. On s’était dit cette fois c’est le dernier, on va passer à autre chose, on va laisser la France idiote, et on va faire comme si. On cherchait déjà une idée. On se disait, à peine bouclé le dernier numéro : « Ca y est déjà. Y faut trouver un truc. On peut quand même pas faire pareil toutes les semaines ! »

 

Mais bon. La France idiote décidément, la presse, toutes les télés et la censure nous donnent là à manger, on ne va pas cracher dessus. On remet ça donc, et de plus belle (ça dure quand même chez nous depuis le 21 avril), on remet ça, et on reparle politique, information, médias, mensonges… Car oui, vous ne l’ignorez pas, il y a peu, un homme, un politique proche du pouvoir s’est fait pincer. Lâchant, au débotté, une belle injure à l’encontre d’une femme (oh le vilain), il a eu le malheur de le faire face aux caméras. Lesquelles, ni une ni deux, se sont vite empressées d’en faire écho. Ouh la la ! Ca la fout mal. Z’avez vu ça ? Non mais. Comment peut-on traiter une femme comme ça ? En étant, de plus, un politique des plus en vu ? Ben comme tout le monde. Ca vous arrive jamais à vous de lâcher des gros mots ? Salope, c’est pas méchant. Ca nous vaut bien un rototo à la fin d’un G8 ! Mais oui au fait, là il y avait des caméras (comme au G8), et elles ont eu le droit d’envoyer leurs images, et leurs images ont pu passer… Bizarre non ? C’est quoi la différence ? Un type, en politique, s’il n’est pas président, traite quelqu’un de salope et on le montre à la télé, et l’autre, vous rote au nez, et on le montre pas car il est président ? Où se trouve la logique ? On aimerait savoir. Ce serait pas des fois qu’un président c’est intouchable, tout juste comme un roi, qu’on peut rien dire dessus, qu’on peu pas en parler en mal, que les médias se couchent devant ? Allons. Salope, c’était bien rigolo. Et c’est bien crâne de la part de la presse d’avoir oser nous le montrer. Ca nous réconcilie avec la profession. On y croit à nouveau. Mais pourquoi pas montrer alors dans la foulée les images du G8 ? En voilà, comme dirait l’autre, une question qu’elle nous paraît bonne…

 

 

 

POESIE SUR SEINE - Revue d'actualité poétique - 7 €

Loin des best-sellers qui font la fortune des maisons d’éditions et abrutissent souvent le lecteur (non lire n’est pas seulement une activité qu’on se doit d’avoir l’été à la plage entre deux bains de mer), il existe, heureusement, un autre monde littéraire qui tant bien que mal essaie de survivre dans la plus grande indifférence...

 

Ce monde, parallèle à celui de la grande édition et qui ne bénéficie bien souvent d’aucune promotion digne de ce nom, est animé par de nombreuses revues à l’existence souvent éphémère. La plupart du temps, les auteurs qui finissent par signer dans les grandes maisons y font leurs armes. De même, ces revues offrent un autre panorama de la production littéraire que celui offert dans les grands médias.

 

Poésie sur Seine, dont, une fois n’est pas coutume, nous allons parler aujourd’hui, est l’une de ces revues. Elle a la particularité d’être consacrée à la poésie, et vient juste de souffler ses 15 bougies.
Tirée à 500 exemplaires, cette revue trimestrielle n’est pas de facture originale (papier reprographie, gros caractère, noir et blanc, maquette scolaire). Mais passé le premier contact, un contenu assez riche et surtout dynamique s’en dégage. On y trouve de la poésie en vers plutôt libre, mais aussi de la prose. On y rencontre des auteurs contemporains, de même qu’une équipe qui mène à bien depuis 15 ans une entreprise de salubrité publique ; à savoir : la préservation d’un espace de liberté aux auteurs dont la production ne semble pas digne d’être commercialisée par les grands ou même les moyens éditeurs. Animée par une quinzaine de rédacteurs, cette revue présente chaque trimestre des poèmes à thèmes et d’autres libres. Les auteurs peuvent être confirmés comme débutants, et chaque numéro se voit enrichi d’un dossier souvent intéressant. Des recensions y sont également faites, en nombre (un peu trop bien souvent), mais qui ont le mérite à chaque fois d’offrir la possibilité aux petites maisons d’éditions de faire leur promotion. Chaque numéro est souvent consistant, en moyenne 80 pages, et ouvre une fenêtre tout à fait intéressante sur le monde de la petite édition dont la survie, aussi aléatoire soit-elle, est absolument nécessaire. Poésie sur Seine organise chaque année un grand prix de poésie, et s’est taillée, en 15 ans, la réputation d’une revue de qualité incontournable. La revue est imprimée en France, à Saint-Cloud. Son dernier numéro, le 60ème, paru en avril, et qui célébrait les 15 ans de la création de la revue, évoquaient les auteurs qui avaient fait son succès (Max Alhau, Andrée Chedid, Claude Held, Sylvestre Clancier pour les plus connus), et consacrait quelques pages à l’œuvre de Blaise Cendrars. Bien évidemment, Poésie sur Seine n’est pas distribuée, et, même si elle possède un réseau de correspondants qui rayonne de l’Europe à l’Amérique du Nord en passant par l’Afrique du Nord et le Moyen Orient, n’est disponible que par abonnement.

 



Stéphane Esserbé

 

 

 

SOUVENT                                                    par Jean-René Godule

Souvent Jean-René Godule...

 

Souvent, il revoit son passé. Il revoit l’enfant triste qu’il était. Il revoit ses parents. Un voile épais vient troubler son regard. Le monde alors lui semble flou. Autour de lui les bruits résonnent, et les images se troublent. La confusion s’empare de son esprit. Il ne sait plus où il se trouve.

« Allons, ne reste pas là, entend-il, fais donc ce qu’on te dit ! »
Et il se voit tout seul et triste, dans la province là-bas, perdu dans un jardin immense, baissant les yeux, et s’approchant d’un homme.
C’est lui, c’est lui il se souvient, c’est son père irascible.
« As-tu bien travaillé aujourd’hui à l’école ? lui demande ce dernier.
- Oui, papa.
- Montre-moi ! Mais tu as eu une mauvaise note ! Monte dans ta chambre, vite ! »

 

Souvent, il se souvient. Il revoit toute sa vie. Il voit sa mère, son grand sourire. Il ressent son absence. Des frissons le saisissent. Des sentiments étranges le prennent. Il se sent vide. Il cherche. Il fouille. Il remue sa mémoire. Il ne se souvient pas.
Le plus pénible en effet, ce sont ces trous, ces zones de flous, ces ombres, ces périodes de l’enfance, sur lesquelles, il se montre incapable d’accrocher un souvenir. Quand il était très jeune, quand il était petit. Il a cette impression alors ; sa vie est comme un gouffre.
Il a quelques images bien sûr, des bribes, des photos floues. Mais ça ne suffit pas.
Il voit sa mère allongée sur le lit souffrante dans la grande chambre blanche. Il revoit sa grand-mère qui pleure juste à côté. Il voit son père habillé tout en noir. Il voit l’institutrice qui le regarde avec méfiance dans la longue salle de classe. Puis, d’un coup, il se sent grand. Une voix résonne en lui, une voix grave, une voix dure, dont les échos l’étonnent. Il entend comme un chuchotement aussi à son oreille, et, comme il écoute, il comprend, il réalise ; cette voix vient de lui-même.
Les choses deviennent encore plus floues. Elles se font plus confuses. Il ne voit plus très bien. Il entend une rumeur. Il entrevoit le monde, il finit de comprendre.
Le monde en effet, est un champ de bataille. C’est une contrée hostile. C’est un vaste pays sinistre et ravagé. C’est un univers vide.

 

Souvent, il sent comme un vertige. Ca lui revient du plus profond des souvenirs. Ca remonte dans son ventre. Est-il un homme ? Est-il encore enfant ? Quel est son nom ? Il ne sait pas. Il ne peut pas le dire. Sa voix elle-même lui semble inconsistante. Et quand il se regarde, quand il se voit… Son visage est fuyant, ses yeux deux points brillants au fond de leurs orbites ; ses sourcils, deux traits tout juste dessinés juste au-dessus ; sa bouche, une blessure ; et ses cheveux comme une touffe grossière et trop épaisse. Le tout balance, oscille, danse, remue, s’agite dans le reflet. Lui ne le fixe pas, ne voit pas ce que c’est.

Souvent aussi il s’interroge, se demande qui il est. Il n’a pas de réponses. Ses parents sont bien loin. Son père, sa mère… Il ne fait rien, et il attend. Il attend la douceur, l’espoir, l’amour. Il attend le bonheur.

Souvent il pense que c’est fini, qu’il n’y a plus rien pour lui, qu’il est déjà parti. Le monde paraît si loin, les hommes si effacés. Hanté de ces images, il voit à peine les gens. Il n’entend pas les bruits.
Il sort. Il bouge. Il marche. Il va au long des rues. Les souvenirs le suivent. Il file. Fugue. Et le passé l’assaille.
Il sent le vent sur lui. Il sent l’air frais, les rayons du soleil. Il voit quelques sourires. Il voit des femmes. Il regarde leurs silhouettes. Il marche. Il disparaît.

La nuit il voit toutes les lumières. Il se sent juste un peu plus proche de la rumeur grondante qu’il perçoit plus tranquille. Les visages flous des gens lui paraissent plus souriants. De temps en temps il esquisse un sourire. La voix se tait en lui. Il sent son cœur qui bat. Sa tête se vide. Il revient à l’envie.

La nuit il vit. Il est un autre. Il se sent presque un homme. Dans les rues, dans la ville, au cœur de la pénombre, il est un inconnu. Il n’est plus poursuivi. Le monde l’ignore. Il se sent libre.

 

Souvent, il voudrait s’en aller, partir, s’enfuir, et ne plus revenir. Il voudrait prendre un grand bateau. Il voudrait voir la mer longtemps autour de lui. Il voudrait son silence. Il voudrait tout laisser. Ne rien prendre avec lui. Il voudrait arriver là-bas, découvrir l’horizon. Il voudrait voir des hommes souriants.

Souvent il voudrait réagir. Il voudrait vivre, aimer et rire. Il voudrait qu’on l’écoute, qu’on sache, qu’on le comprenne. Il voudrait juste un peu de sympathie. Il voudrait un sourire. Il voudrait qu’on l’approche. Il voudrait qu’on le touche. Il voudrait en finir. Il voudrait voir les trains sans jamais s’arrêter juste au-dessus du pont près de chez lui. Il voudrait entendre leur bruit. Il voudrait voir les longs wagons partir à l’horizon. Il voudrait voir les points rouges de leurs feux filer. Il penserait qu’un jour…

Souvent, il rentre à la maison. Il s’endort triste et seul, se blottit dans les draps. Et il entend la voix. Il entend une musique, un air très vague. Une chanson lointaine, un chant doux pour enfant. Une comptine au goût de nostalgie. Il se réveille l’âme triste et lourde. Il va à la fenêtre. Il regarde à nouveau le monde. Il voit en face une ombre.

Souvent ainsi sa vie s’en va. Elle lui échappe. A chaque minute, à chaque seconde elle fuit. Lui réfléchit, tout s’évanouit.
Il se revoit encore enfant. Il cherche. Il voudrait retrouver son innocence. Il voudrait oublier. Il voudrait que le temps lui reste. Il voudrait…
Il pense, et il se dit ; il n’est au fond qu’un homme.

 

 

 

La citation de la semaine

 

"Dans le fond, il n'y a que deux idées qui m'auront vraiment tenu à coeur, deux idées que j'ai retrouvées chez Schopenhauer, Cioran, Thomas Bernhard, mais qui me semblaient déjà belles quand j'avais quinze ans. La première est que l'un des plus précieux privilèges de l'homme est de pouvoir mourir à volonté. La seconde est ce privilège non moins exceptionnel de pouvoir s'abstenir de procréer."

 

 

Roland Jaccard

 

 



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