N° 60 du 04/05/08

ETONNANT NON ?

La chronique d'Hector Plasma

Cela fait plus de 60 ans (63 exactement). Cela fait plus de 60 ans et on n’attendait plus. Le 8 mai 1945 en effet, le jour même où l’Allemagne Nazie capitulait, avait lieu à Sétif et Guelma, en Algérie, ce qu’on appela des massacres.

 

Massacres tout d’abord, d’européens (une centaine), par des nationalistes algériens. Puis massacres d’autochtones (plusieurs milliers), par l’armée française, alors que cette dernière avait en partie réussi à redorer son blason grâce à ces mêmes autochtones. L’Europe allait retrouver la paix, et déjà une nouvelle guerre couvait. La France reprenait son empire en main. Et entendait que rien n’y change. Répression donc, commencée le jour même où une partie de l’Europe pouvait à nouveau penser à la liberté. Répression, ordonnée par les autorités qui avaient lutté contre un ennemi aux méthodes aussi cruelles. Aucun enseignement n’était-il donc tiré des années de massacre ? A l’époque, peu de voix s’étaient élevées contre ce crime. Hormis celle d’Albert Camus dans « Combat », les grandes plumes de la France redevenue libre avaient fait l’impasse. Ce massacre avait été passé sous silence, jusqu’au prochain. Or cette semaine s’est trouvé en Algérie un ambassadeur qui, 63 ans après, a, au nom de la France, demandé pardon. Enfin ! Reconnaître, 6 décennies plus tard que l’assassinat de plusieurs milliers d’hommes et de femmes (entre 8000 et 45 000 c’est selon), est un massacre, et en demander pardon, peut paraître étrange. Mais quoi ! Mieux vaut tard que jamais. Le ridicule ne tue pas. Chacun savait qu’il y avait eu massacre. Et chacun savait qui avait massacré qui. Oui. Il aura donc fallu plus de 60 ans pour nous l’entendre dire officiellement. Etonnant, non ?

 

 

 

Jorge Edwards
L'ORIGINE DU MONDE - LES ALLUSIFS - 121 pages - 14 €

Le docteur Patricio Illanes, Chilien réfugié en France marié à la belle Sylvia, vieillit. Son ami, Felipe Diaz, noceur invétéré dont les écarts l’ont toujours fasciné se suicide...

 

Effrayé par la vieillesse qu’il sent venir et la disparition brutale de son ami, Patricio Illanes subit alors à son tour une descente aux enfers dans laquelle l’entraîne une seule et même question : Silvia, sa femme, avant la mort de son ami, a-t-elle eu oui ou non une aventure avec celui-ci ? Dans ce roman court et bien construit, le lecteur, sur les traces du docteur Illanes, ne trouvera de réponses à l’énigme qui lui est posée qu’à la toute dernière page. Le suspens le tient en effet en haleine jusqu’à la fin, et fait toute la réussite de l’ouvrage. Entre roman policier à l’humour cinglant et vaudeville satirique, ce livre évite tous les écueils du convenu et de la convenance. Dans un style pur et très lisible, il emmène tout son petit monde dans celui du docteur, qui, à l’aube de la vieillesse, fait le bilan de sa vie et s’interroge sur la vérité de son couple. Suivant une enquête qui emmène Illanès sur les traces de son passé et de ses fantasmes, le lecteur s’interroge : l’ami du docteur s’est-il bien suicidé ? Sa femme, Silvia, lui a-t-elle été fidèle ? N’est-il pas en train de perdre la tête ?

 

L’action, qui se déroule à Paris à la fin des années 80, bercée dans une ambiance qui renvoie constamment aux souvenirs de nombreux grands écrivains et artistes, Stendhal, Courbet, Baudelaire, tout en explorant les réseaux des réfugiés Chiliens ayant fui la dictature du général Pinochet, est simple, mais ne trahit pas de faiblesse. On ne trouvera dans ce livre, nul rebondissement, nul crime horrible, nul événement troublant, mais le cheminement que suivra un homme pour découvrir s’il vaut vraiment la peine d’accepter de vieillir, et le mode d’emploi pour y parvenir avec succès. Sylvia en effet, la somptueuse femme du docteur, ne sera pas au bout du compte la femme infidèle que l’on redoute. Le docteur Illanès n’aura pas tout fantasmé non plus. Et l’on apprendra que les mensonges quelquefois, même s’ils ne sont pas tout à fait ceux qu’on croie, peuvent aider à vieillir.
« L’origine du monde », dont le titre, le lecteur comprendra pourquoi, est directement inspiré de celui du célèbre tableau de Courbet, est un livre en trompe l’œil. Ni polar, ni vaudeville, il ressemble plus à une fable dont la langue agréable fait le délice du lecteur et la morale, ni cynique ni naïve, sonne juste, et convainc ce dernier qu’il n’a pas perdu sont temps à lire ces quelques 120 pages.

 



Stéphane Esserbé

 

 

 

VIVRE                                                                    par Jean-René Godule

Je sais depuis toujours que rien ne vaut la peine. J’ai cessé, depuis longtemps, d’être ambitieux. A présent je regarde. Les minutes, les instants, me sont précieux. La vie ? Oui. Vivre. Sans se soucier du sort des hommes. Il est bien difficile de vivre sans croire que cela ait un sens. La plupart trouve un subterfuge (le travail, les passions, la famille…). Moi, je m’attache aux objets, aux parfums, aux couleurs, aux petits événements. Par exemple, j’aime observer les gens. Je jouis de leurs présences multiples. Je traque, je poursuis tous les gestes. C’est un réel plaisir. Rien ne m’échappe. Je suis un peu voyeur. Je vais au long des rues. Je suis sans cesse en quête. C’est la seule chose que je puisse faire. Chez moi, je m’ennuie, et les journées sont longues. J’attends beaucoup des rues et des trottoirs. Rester dans un café à fixer les regards est pour moi une ivresse. Décrypter toutes les petites choses… Un couple qui s’embrasse, une mère avec son fils, un homme, seul, tout près d’un bar… Des chuchotements. Je ne connais rien d’autre. Je marche, et n’attends plus. L’été, l’hiver, chaque saison ses délices. Ce qui est important pour moi c’est de sentir le monde, d’éprouver sa présence, d’avoir des sensations. Humer, avoir des impressions. Réussir, arriver… Tout cela ne compte pas. Je n’ai besoin que de vibrer. De vivre. La vie n’est pas ailleurs. Elle n’est pas dans ce que l’on fait. Elle est partout où je m’en vais. Elle est là où les enfants jouent, où les femmes et les hommes se croisent. Au coin des rues. Dans les soupirs…

 

 

 

La citation de la semaine

"Je ne m'habituais pas à cette répartition inéquitable des désespoirs et des malédictions. Je croyais à l'égalité fondamentale des êtres, à la ressemblance parfaite du kilo de plomb et du kilo de plume."

 

 

Armand Olivennes

 

 



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